• Fragment de four de fusion employé en cristallerie, Saint-Louis-lès-Bitche, Moselle, xxe siècle, Pierre et dépôt vitrifié, Mucem, © Mucem
    Fragment de four de fusion employé en cristallerie, Saint-Louis-lès-Bitche, Moselle, xxe siècle, Pierre et dépôt vitrifié, Mucem, © Mucem
  • Derriere nous, 2019, Serigraphie © Francisco Tropa Photo © Yves Inchierman
    Derriere nous, 2019, Serigraphie © Francisco Tropa Photo © Yves Inchierman
  • Dessin élèves © 5eme3 Collège Louis Armand Marseille photo © Yves Inchierman
    Dessin élèves © 5eme3 Collège Louis Armand Marseille photo © Yves Inchierman
  • Séance de travail, F. Tropa College Louis Armand © Mucem, Julie Cohen
    Séance de travail, F. Tropa College Louis Armand © Mucem, Julie Cohen

Derrière nous

Projet européen de coopération « Excavating Contemporary Archaeology »
CCR— Centre de conservation et de ressources
| Du vendredi 20 septembre 2019 au dimanche 5 janvier 2020

  • L’exposition « Derrière nous » est le fruit d’une triple rencontre entre l’artiste portugais Francisco Tropa, une classe de cinquième d'un collège marseillais, et les collections du Mucem.

L’exposition « Derrière nous » est le fruit d’une triple rencontre entre l’artiste portugais Francisco Tropa, une classe de cinquième du collège Louis Armand (12e arrondissement de Marseille), et les collections du Mucem.

Invités à s’intéresser à l'archéologie et à emprunter ses méthodes, les collégiens marseillais ont travaillé tout au long de l’année scolaire entre réserves du musée et salle de classe. Sous le regard de l’artiste Francisco Tropa, qui place au cœur de sa pratique l’histoire et les grands mythes des civilisations, ils ont observé, sélectionné puis dessiné dix-huit objets des collections du Mucem, à partir desquels ils ont finalement composé le récit imaginaire d’une société disparue.

L’exposition présente une partie de leurs travaux, à mi-chemin entre création poétique et rapport d’une fouille archéologique. Ils sont accompagnés par cinq sérigraphies originales conçues en dialogue avec l’artiste invité : leur procédé d’impression, par superposition de couches colorées, peut se lire comme un clin d’œil à l’archéologie, processus de découverte du monde « couche par couche ».

Cette exposition s’inscrit dans le cadre du projet européen de coopération « Excavating Contemporary Archaeology » qui a pour vocation d’explorer la diversité du patrimoine culturel européen. Ce projet réunit le Mucem, la Kunsthal Aarhus (Danemark), POINT (Chypre) et AIR Antwerpen (Belgique).


Le projet « Excavating Contemporary Archaeology » est cofinancé par le programme Europe créative de l’Union européenne et s’inscrit dans le cadre de « 2018 : Année européenne du patrimoine culturel ».

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Entretien avec l'artiste Francisco Tropa

 
Mucem (M.)

Vous avez travaillé durant plusieurs mois avec une classe de collégiens marseillais dans le cadre du projet « Excavating European Archaeology ». Que retenez-vous de cette expérience ?

 

Francisco Tropa (F.T.) 

Cela a été pour moi un immense plaisir. Vous savez, j’ai enseigné pendant treize ans. J’ai été professeur de sculpture dans une école d’art. Mais avant cela, j’avais débuté dans un collège où j’enseignais les arts plastiques à des enfants qui avaient exactement le même âge que ceux que j’ai rencontrés pour ce projet à Marseille. J’ai toujours gardé un bon souvenir de cette période. Notamment pour la qualité des échanges que l’on peut avoir avec les enfants, pour la fraîcheur de leur regard.

Je pense que les artistes peuvent avoir un rôle de transmission. Au-delà de leur travail créatif, ils devraient pouvoir transmettre leur expérience aux plus jeunes dans un contexte pédagogique. En clair, les artistes devraient parfois retourner à l’école ! Ce type de travail impliquant des enfants constitue d’ailleurs une expérience aussi enrichissante qu’inspirante. Je suis très attentif à tout ce qui, chez eux, peut surgir, peut apparaître. Dans un projet comme celui-là, il y a un échange qui se fait. Quand on enseigne, on apprend avec l’expérience de l’autre.

 

M.

Votre travail artistique mêle sculpture, dessin, performance, installation, vidéo, et se double souvent d’une réflexion sur l’histoire, les sciences, la philosophie… Cela n’a pas dû être simple de présenter cela à des enfants !

 

F.T.

Au contraire, avec les enfants c’est facile… C’est avec les adultes que tout se complique ! Je crois que les enfants font cela naturellement. Ils touchent à tout, ils ne compliquent pas les choses en mettant des barrières. Il y a naturellement en eux une forme de liberté. Et ça me plaît beaucoup de voir cela en action.
Quant à savoir ce que je fais, ou quelle est ma pratique… À vrai dire, je crois que le rôle de l’artiste, c’est de s’en aller… de faire un pas en arrière, par rapport à l’œuvre. Laisser vivre l’objet artistique, tout simplement.

 

M.

Ne partez pas tout de suite !

 

F.T.

N’ayez crainte, je vais essayer de vous répondre ! Alors comment résumer ma pratique ? J’ai étudié le dessin, mais mon travail est plutôt proche de la sculpture. J’y suis venu assez tard. Progressivement, mes dessins ont commencé à gagner d’autres dimensions. Cela provient d’abord d’une fascination pour certains métiers et procédés artisanaux liés à la sculpture : la fonderie, le moulage… Auparavant, je créais des objets avec une intention plutôt poétique, mais sur le plan formel, ceux-ci étaient davantage liés au monde de la science ou à la mécanique ; ils étaient plus proches d’un appareil scientifique désuet que de la sculpture dans le sens plus traditionnel du terme. Et c’est à travers les métiers de la sculpture que j’ai pu découvrir beaucoup de choses qui nourrissent encore mon travail aujourd’hui : le corps, la représentation du mouvement…

 

M.

Quel lien faites-vous entre la sculpture et le corps ?

 

F.T.

L’art est lié à la mort. L’homme fait de l’art car il sait qu’il va mourir un jour. Tout objet artistique parle de cela, de cette prise de conscience née dans la Préhistoire. Les premières représentations artistiques, les premières statuettes, les premières gravures, sont liées à ça ; elles avaient sans doute une dimension religieuse. Encore aujourd’hui, la sculpture est très liée à la mort et donc à la disparition du corps.
L’art explore toujours le même thème ; et les sculptures anciennes ont généré toutes les autres. Dans mon travail, ce qui m’intéresse, c’est d’aller rechercher quelques-unes de ces figures archaïques oubliées. Elles sont, je crois, génératrices des formes et de l’art d’aujourd’hui.

 

M.

Cela rejoint le propos du projet « Excavating Contemporary Archaeology » qui dresse un pont entre création contemporaine et archéologie…

 

F.T.

Il y a quelques années, dans mon projet « Trésors submergés de l’Ancienne Égypte », j’avais proposé une fiction autour d’une fouille archéologique. J’avais utilisé la métaphore de l’archéologie comme processus de découverte du monde « couche par couche ». Cette analogie, si on la renverse, devient très proche de l’idée commune voulant que la création artistique se développe de façon stratifiée. Par exemple, un artiste construirait un objet « couche de sens par couche de sens » et, pour le comprendre, le public devrait faire le chemin inverse. L’œuvre d’art serait donc une sorte de mille-feuille renfermant plusieurs sens, plusieurs niveaux de compréhension, dont certains ne seraient perceptibles que par les seuls initiés. Je ne crois pas beaucoup à cette idée : comme je le disais plus haut, je crois que l’œuvre, une fois créée, fonctionne de manière autonome. Il n’est pas nécessaire de « creuser » pour trouver un quelconque sens caché. En proposant cette analogie entre art contemporain et archéologie, j’ai ainsi pu construire une allégorie de la façon dont on croit aujourd’hui découvrir les supposés « mystères » de l’œuvre d’art. J’ai utilisé la fouille archéologique comme une allégorie de notre rapport à l’art contemporain. C’est une symbolique très facile à expliquer à un enfant.

 

M.

Et celle-ci vous a donc inspiré le dispositif mis en place avec les collégiens pour ce projet. Comment s’est déroulée la première étape de ce travail ?

 

F.T.

Je me suis présenté aux élèves comme si j’étais un archéologue. Je leur ai montré un coffret qui contenait des dossiers documentant une fouille archéologique. On pouvait y voir tous les détails de cette fouille : le contexte, les découvertes, les interprétations… Au fur et à mesure que je dévoilais toutes ces choses, les enfants étaient de plus en plus captivés, comme s’ils découvraient des petits trésors… Ils ont été d’autant plus déçus quand, à la fin de la présentation, je leur ai annoncé que cette fouille archéologique n’avait jamais eu lieu, qu’elle était totalement fictive ! Les « découvertes archéologiques » que je leur avais montrées en photos étaient en réalité des sculptures que j’avais réalisées. Ainsi, tout était fabriqué, tout était inventé, mais tout existait ! Cela a été pour moi une façon de leur présenter mon travail artistique, tout en les invitant à réfléchir sur le dialogue entre fiction et réalité. Je leur ai enfin proposé de faire quelque chose d’identique avec la collection du Mucem.

 

M.

La collection du Mucem, d’ailleurs, que vous inspire-t-elle ?

 

F.T.

Le Mucem n’est pas un musée comme les autres. J’étais vraiment ravi d’avoir la possibilité d’en explorer les « caves », d’aller en fouiller les réserves ! Ce qui me plaît, c’est que c’est un musée de tout. Tout ce que crée la société a vocation à entrer dans ses collections. Tout ! Il n’y a pas vraiment de règle. Et ça, ça m’intéresse beaucoup. L’idée de « musée », d’abord, est une idée très curieuse, très intéressante à explorer pour un artiste : qu’est-ce qu’un musée ? Quel est son rôle ? Est-ce une figure de légitimation ? Un tombeau ? Un lieu d’exposition ? Le cas du Mucem est particulièrement intéressant car il s’agit d’un musée dont on ne connaît pas exactement le positionnement. Ce n’est ni un musée d’histoire, ni un musée d’art, mais tout cela à la fois. Le monde d’aujourd’hui a toujours tendance à vouloir définir, à faire des catégories très précises. Mais le Mucem ne peut pas être rangé dans une seule catégorie. C’est ce qui le rend passionnant.
Par exemple, parmi les objets que j’ai découverts dans les réserves, il y avait deux cailloux. Pourquoi sont-ils là ? Qu’ont-ils de spécial ? Au sein du musée, personne ne savait. La fiche descriptive, avec le temps, s’était perdue. Donc on ne sait pas.
Lorsqu’il entre au musée, le statut de l’objet change. C’est une idée qui m’intéresse beaucoup, et davantage encore dans le contexte du Mucem, où l’on trouve absolument tout. C’est une collection, mais dont le thème reste très large, très vague (« la Méditerranée ») ; ça part dans toutes les directions. Je ne connais pas d’autre lieu semblable. Ce musée, c’est presque un travail artistique !

 

M.

Pour la deuxième phase du projet, vous aviez carte blanche pour choisir des objets parmi la collection du Mucem. Des objets que les collégiens étaient ensuite invités à dessiner…

 

F.T.

Je suis allé au Centre de conservation et de ressources afin de faire une première « fouille ». J’y ai passé deux jours ! Parmi les milliers d’objets conservés, j’en ai finalement retenu une cinquantaine : un moulin à café, une maquette de bateau à vapeur, un jouet, un fragment de pierre, une roue de tissage, une lampe de dentellière… Bref, une sélection tout à fait subjective. J’en ai retenu certains pour des raisons purement esthétiques, d’autres pour leur histoire ou pour leur fonction, et d’autres encore parce qu’ils me paraissaient mystérieux. Et puis il y a tous ceux que j’ai choisis un peu par hasard. Ce qui m’intéressait, c’est de savoir pourquoi tous ces objets si différents font partie d’une même collection.
À partir de cette sélection, les collégiens ont fait une deuxième « fouille » : la classe s’est rendue au CCR avec les professeurs du collège Louis Armand afin de découvrir les objets que j’avais sélectionnés puis de les dessiner. Il faut ici rendre hommage au travail des enseignants, dont le rôle a certainement été plus important que le mien !

 

M.

Vous avez ensuite demandé aux collégiens de réaliser une collection d’images à partir de ces objets…

 

F.T.

Oui, je souhaitais avoir des dessins de toutes sortes, réalisés sur plusieurs supports différents et de diverses façons : sur place au musée ou de mémoire en classe, au crayon ou à l’encre, etc. Il s’agissait de créer un lexique autour de ces objets. Un lexique d’images construit par les collégiens, et dont l’ensemble forme une sorte de collection. En effet, le plus important à mes yeux était de pouvoir découvrir le regard de chacun de ces collégiens sur ces objets. Quels types de représentations vont-ils choisir ? Quel détail va les attirer ? Que vont-ils décider de dessiner ? Pour moi c’était très important car c’est à partir de ce type de questionnements que l’on crée un objet artistique : comment regarde-t-on le monde ? Qu’est-ce qu’on retient ? Qu’est-ce qu’on retranche ? Il s’agissait, dans le contexte de cette collection qui regarde le monde d’une certaine façon, d’aller chercher le regard de ces enfants.

 

M.

À partir de cette collection d’images, vous avez finalement créé cinq sérigraphies, qui seront présentées au sein de l’exposition « Derrière nous »…

 

F.T.

Les différentes phases du projet n’étaient pas décidées à l’avance. Ça évoluait au fur et à mesure de nos découvertes, de nos discussions…
En dernière étape, je me suis donc retrouvé avec une centaine de dessins. Mon idée, c’était de garder ces dessins « intacts », ou de les modifier le moins possible. Au début, j’ai essayé d’utiliser l’ensemble de ce matériel en réalisant des images à partir de plusieurs dessins. Mais ça ne fonctionnait pas. En mélangeant ces dessins, leur fraîcheur, leur spontanéité, se perdait. Faire cela, c’était en quelque sorte les détruire.
J’ai donc finalement tenté de construire, avec ces dessins, quelque chose qui puisse illustrer les possibilités de construction d’une image à partir d’une technique très spécifique, en l’occurrence, la sérigraphie. J’ai ainsi sélectionné cinq dessins en me focalisant uniquement sur les contraintes techniques de la sérigraphie : quel est le dessin qui fonctionne le mieux si je choisis de faire une image en négatif ? Quel est celui qui fonctionne le mieux si on le reproduit avec des couleurs complémentaires ? Quel est celui où s’appliquera le mieux la transparence des couleurs ? J’ai choisi ces contraintes techniques car je souhaitais que ces images soient fortes et que les enfants prennent du plaisir à les redécouvrir. De plus, la sérigraphie permet de modifier l’aspect visuel de l’image tout en gardant le dessin intact. Ce sont toujours leurs dessins à eux.

 

M.

Sur l’une des sérigraphies, on peut lire une inscription…

 

F.T.

De la même manière que j’avais créé un récit autour de mes fouilles archéologiques imaginaires, les enfants ont eux aussi construit des récits autour des objets présentés dans l’exposition. C’est une partie un peu moins visible du projet, que j’ai souhaité faire apparaître sur l’une des images…

 

M.

L’exposition « Derrière nous » est donc le fruit de ce long projet. Pourquoi avoir choisi ce titre ?

 

F.T.

Alors que nous étions tous en train de chercher un titre pour le projet, j’ai remarqué ces deux mots, « derrière nous », parmi les propositions. J’ai tout de suite pensé que cela ferait un bon titre.
« Derrière nous », c’est ce que l’on ne voit pas. C’est ce qui se trouve dans « l’angle mort » de notre champ de vision ; c’est ce qui nous échappe lorsque l’on regarde le monde. Cela représente selon moi une forme de simplicité que nous, les adultes, avons oubliée, mais qui reste très présente dans le regard des enfants. Eux parviennent à voir ce que nous ne voyons plus. Ainsi, nous avons tous longuement travaillé pour donner la plus grande visibilité possible à ce projet mais la chose la plus importante, elle, restera invisible. Eh bien heureusement !

 

 

 

   

 

 

Du vendredi 20 septembre 2019 au dimanche 5 janvier 2020


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