• M. Mahdi. Hamed Hassanzada, Div, Istanbul, 2016 © M. Mahdi. Hamed Hassanzada, photo Guilda Chahverdi
    M. Mahdi. Hamed Hassanzada, Div, Istanbul, 2016 © M. Mahdi. Hamed Hassanzada, photo Guilda Chahverdi

Kharmohra

L'Afghanistan au risque de l'art
Bâtiment Georges Henri Rivière (GHR)—Fort Saint-Jean (320 m²) | Du vendredi 22 novembre 2019 au dimanche 1 mars 2020

  • Focus sur la jeune création contemporaine en afghane

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Depuis 2001, une nouvelle génération d’artistes a vu le jour en Afghanistan, après 20 ans de guerres et un régime taliban hostile aux formes artistiques et aux pratiques culturelles. Toutefois, le contexte de paix retrouvée a rapidement basculé vers celui d’une insécurité croissante : à Kaboul comme dans d’autres villes du pays, les talibans font de nouveau régner la peur. Les attentats, nombreux, ciblent notamment les lieux culturels ; les artistes font souvent l’objet de menaces. Ces derniers, pourtant, ont choisi de ne pas se taire.

L’exposition « Kharmohra » présente une soixantaine d’œuvres parmi les plus originales et représentatives de cette jeune génération d’artistes qui travaillent ou ont travaillé dans ce contexte. À travers photographies, peintures, vidéos, installations, calligraphies et contes, elle donne à voir et à entendre l’étrange et complexe dialogue qui se noue entre ces artistes, hommes et femmes, et une situation d’insécurité permanente.

Chacun à leur manière, ils expriment l’horreur des attentats et d’une mort omniprésente dans l’espace public. Chacun à leur manière, ils racontent leur quotidien dans un territoire devenu hostile à ses habitants avec ses murs de sécurité, ses barbelés, ses routes barrées et autres checkpoints. Refusant l’oppression et le contrôle des mœurs d’une société traditionnelle en décalage total avec leur soif de liberté, ils provoquent et résistent. Non sans humour, ils se font l’écho des aspirations de tout un pays en quête d’une paix et d’une sécurité toujours promises et jamais atteintes.


Commissariat : Guilda Chahverdi, coordinatrice de projets culturels et artistiques, directrice de l’Institut français d’Afghanistan (2010-2013)
Conseil scientifique : Agnès Devictor, maître de conférences à l’Université Paris 1 Panthéon Sorbonne, chercheuse à l'HICSA (Histoire culturelle et sociale de l'art)

Avec le soutien de l'Institut français d'Afghanistan

Entretien avec Guilda Chahverdi, commissaire de l’exposition

 

Mucem (M.)

Près de vingt après la chute des talibans, comment va l’Afghanistan aujourd’hui ?

 

Guilda Chahverdi (G.C.) 

Après la chute des talibans en 2001, le pays a connu une belle effervescence. Des sommes importantes ont été dépensées pour la reconstruction, pour développer l’économie, l’éducation, la culture… Mais la gestion des dépenses n’a pas profité au renforcement de l’État : la corruption triomphe, les services publics sont défaillants… et la confiance des Afghans envers leur gouvernement s’en est trouvée affaiblie. Dans ce pays en reconstruction, encore fragile, les talibans, qui s’étaient retranchés après 2001, ont progressivement regagné du terrain. Ainsi, dès 2005-2006, les attentats ont recommencé, ils sont devenus une nouvelle arme de guerre. Durant leur période de repli, les talibans ont noué des alliances, notamment avec le Pakistan et l’Arabie saoudite qui ont tout intérêt à maintenir les divisions dans ce pays et à soutenir les mouvements extrémistes sunnites afin, surtout, de se préserver de l’Iran shiite. L’argent de l’opium leur aurait aussi permis de se procurer des armes. Ils ont de toutes les façons déjà créé un gouvernement parallèle : il y a aujourd’hui un État taliban dans l’État. En 2019, on estime que les talibans contrôlent 70 % du territoire de l’Afghanistan.
 
Le pays se trouve donc au bord d’une impasse pouvant mener à la guerre civile. La fragilité de l’État afghan réveille les divisions ethniques du pays. Les armes circulent, l’économie est faible, la pauvreté n’a pas été éradiquée, le taux de corruption est l’un des plus élevés au monde. La population afghane n’est pas explicitement « pro-talibans ». Mais ces derniers ont des moyens financiers et peuvent sembler plus à même d’assurer la sécurité et la protection de la population. L’appui du gouvernement est en définitive perçu comme moins fiable que celui des talibans ! Si un policier afghan est rémunéré 200 dollars, les talibans peuvent lui donner le double voire le triple s’il travaille pour eux. Ils peuvent même faire figure de rempart contre la corruption !
 

M.

Pourquoi avoir choisi l’art contemporain pour nous parler de l’Afghanistan ?

 

G.C.

Quand on pense à l’art en Afghanistan, on pense à l’archéologie ou à l’orientalisme. Ici, nous sommes dans tout à fait autre chose : l’exposition présente une création contemporaine afghane arrivant à une certaine forme de maturité. Cette nouvelle génération d’artistes ose, et c’est bien ce qui fait son originalité. Qu’ils soient peintres ou photographes, ce qui intéresse ces artistes, c’est raconter des histoires. On peut y voir, en quelque sorte, une façon de réinventer la tradition du conte à travers, non pas des histoires persanes, mais l’histoire contemporaine de l’Afghanistan. Une histoire qui, aujourd’hui, n’est pas enseignée.
Pour cette exposition, nous avons choisi onze artistes, dont la majorité vit encore en Afghanistan. Chacun à leur manière, ils parlent de leur quotidien, ils racontent l’insécurité, comment ils la vivent, comment ils la sentent. Ils s’interrogent sur cette violence permanente qui les révolte et les inspire en même temps, non sans ressentir une forme de malaise.
Ils souhaitent enfin aller au-delà des clichés décrivant un pays figé dans les ruines de la guerre : l’Afghanistan participe pleinement au phénomène de mondialisation avec internet, Netflix, etc. Aujourd’hui, les connaissances circulent, le regard sur le monde est direct, le pays ne peut plus s’enfermer.
Mais il est vrai que la modernité n’est pas toujours bien acceptée dans une société encore très marquée par le poids des traditions et de la religion. Dans l’exposition, on verra par exemple le travail de M. Mahdi Hamed Hassanzada, qui a quitté le pays où il se sentait mal accepté du fait qu’il était artiste, appartenant à la minorité hazara, et homosexuel.

 

M.

Comment avez-vous choisi les artistes participant à l’exposition ?

 

G.C.

Nous avons essayé de faire une sélection relativement représentative de la société afghane, mais nous n’allions pas faire des « quotas » avec une certaine part de Pachtounes et de Hazaras, d’hommes et de femmes… Il s’agissait donc tout simplement de choisir des artistes aboutis, qui sont confrontés au risque sécuritaire dans leur quotidien et dont les propositions sont ancrées dans la réalité du pays.
Chacun d’entre eux raconte quelque chose de la société afghane, chacun d’entre eux apporte une couleur différente permettant de comprendre la complexité de ce pays traversé par une certaine modernité, mais qui se révèle être un huis clos dans lequel chacun est assigné à résidence.
 
Une des conséquences du risque sécuritaire est la migration. Parmi les artistes participant à l’exposition, certains ont dû quitter le pays : Kubra Jhademi, qui vit en France, et M. Mahdi Hamed Hassanzada, qui vit à Chicago. Le cas de Zolaykha Sherzad est un peu particulier car elle vit entre les États-Unis, l’Europe et Kaboul. Plusieurs raisons ont motivé ce choix. D’abord, le Mucem est un musée des civilisations, des arts et des traditions populaires. Il nous semblait dès lors important d’évoquer dans l’exposition l’artisanat, l’art du tissage, la préservation et la transmission des savoir-faire. L’installation de Zolaykha Sherzad reprend par ailleurs la technique du plissage utilisée pour le tchadri, cet habit que porte la femme afghane et qui raconte beaucoup de son évolution dans la société, de sa place dans l’espace public. Enfin, cette structure permet de créer un espace qui nous a semblé propice au conte… 

 

M.

Que signifie le mot kharmohra, qui a donné son titre à l’exposition ?

 

G.C.

Cela fait référence à une croyance ancienne : la « pierre de kharmohra » ou « pierre de l’âne ». En réalité, il ne s’agit pas d’une pierre, mais d’une glande ou d’un cartilage situé dans la gorge de l’animal qui, une fois retiré puis séché, ressemble à une pierre. En Afghanistan, la tradition veut que l’on apporte cette pierre à un mollah – qui soufflera des vers du Coran dessus – afin de voir son vœu exaucé. Mais cette pierre a un coût, le mollah il faut le payer. Et puis souvent, le souhait ne se réalise pas.
Nous avons choisi ce titre pour faire un parallèle avec la sécurité en Afghanistan. Elle a coûté des milliards de dollars, elle a coûté des vies, mais on n’en voit toujours pas la couleur. C’était l’idée de l’artiste Abdul Wahab Mohmand qui a utilisé cette parabole pour évoquer la manipulation dont sont victimes les Afghans.
On aurait donc envie de faire une réponse un peu simplificatrice, mais non dénuée de réalité : on sait aujourd’hui que personne n’a intérêt à ce que l’Afghanistan devienne un État fort. Car ainsi peut y circuler tout ce que l’on veut : drogue, armes… Un tel territoire est bien utile dans cette zone tiraillée entre l’Iran, l’Inde, le Pakistan, l’Arabie saoudite, la Turquie, la Russie, la Chine… Tout cela, les Afghans le savent, ils ne sont pas dupes. C’est leur histoire depuis 40 ans, et même bien plus…