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  •  Dessin de René Leichtnam, deuxième moitié du XXe siècle © Collection particulière, D.R.
    Dessin de René Leichtnam, deuxième moitié du XXe siècle © Collection particulière, D.R.

Histoire(s) de René L.

Hétérotopies contrariées
Mucem, fort Saint-Jean— Bâtiment Georges Henri Rivière
| Du jeudi 24 février 2022 au dimanche 22 mai 2022

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Ce sont dans ces tas de papiers « à jeter », ces strates délaissées, que notre regard a buté un jour de visite de bâtiments asilaires destinés à la destruction. La grande pièce qui fut pendant un siècle un dortoir collectif d’agités est devenue le réceptacle d’un ensemble de cartons. Là, contre un mur de cette salle de cet hôpital psychiatrique, on a trouvé d’épais rouleaux de papiers. Déroulant ces feuilles, sont apparus des dizaines de dessins, les uns tracés seulement au crayon noir, les autres coloriés consciencieusement.

Qu’étaient ces dessins ? Le produit d’un atelier thérapeutique ? Des œuvres d’art brut ? Des archives ? Des signes énigmatiques laissés par un individu se prénommant René – chacun des dessins était signé.

René Louis L. est né à Perregaux (Oran) le 16 mai 1920. Ses grands-parents ont quitté l’Alsace en 1870 à la suite de la défaite et sont partis s’installer dans l’Oranais. René a passé toute son enfance dans cette petite communauté coloniale. Mais passé la vingtaine, il est hospitalisé de manière quasi ininterrompue dans différents établissements en Algérie dont l’hôpital régional d’Orléansville puis celui de Blida pour des troubles mentaux, relevant de la catégorie de la schizophrénie. En 1963, plus d’un an après l’indépendance, il est rapatrié avec plus de cent-cinquante autres malades, hommes et femmes psychiatrisés à l’hôpital de Blida, vers l’hôpital psychiatrique privé du Bon-Sauveur à Picauville dans la Manche. Le certificat d’entrée précise : « Délire chronique de structure imprécise à thème hypocondriaque ». René L. demeure tout le reste de sa vie à Picauville.

De René ne nous reste que cette quarantaine de dessins ; quel texte composent-ils ?
Une exposition pour résoudre l’énigme. Partir à la recherche de René L. Non dans les archives de l’état civil ou des institutions psychiatriques, mais dans l’Histoire, la grande. Celle qui fait l’objet de traités, celle qui dessine les villes, celle qui détermine nos existences.
Inventer René à partir des images, des documents, des archives, des œuvres. Ne pas avoir peur d’accrochages fragiles, d’associations improbables. Risquer l’histoire ; suivre René L. Et peut-être, de trace en trace, explorer une autre mémoire de notre présent.
 
On y croisera notamment le philosophe Michel Foucault, l’écrivain Georges Perec, le psychiatre Frantz Fanon ou encore l’architecte Fernand Pouillon, mais aussi des œuvres de Fernand Léger, Sol LeWitt, Étienne Martin, et Germaine Richier.
 

– Commissaires : Philippe Artières, directeur de recherches au CNRS (Iris, EHESS, Paris-Condorcet), et Béatrice Didier, directrice du Point du Jour, centre d’art, et éditrice
– Scénographe et graphiste : (en attente)

Entretien avec Philippe Artières et Béatrice Didier, commissaires de l’exposition

 
Mucem (M.)

L’histoire de René L. est-elle une fiction ou une histoire vraie ?

 

Philippe Artières (P. A.) et Béatrice Didier (B. D.).

René L. a vraiment existé ; il est né au début des années 1920 et il est mort en 1993. Tous les éléments biographiques qui sont présents dans l’exposition sont exacts ; l’histoire de sa famille l’est aussi, celle de ces Alsaciens qui après la défaite de 1870 ont été contraints de partir en Algérie pour rester français. La vie de René L. dans les institutions psychiatriques, que ce soit l’hôpital psychiatrique de Blida ou la fondation du Bon-Sauveur à Picauville, est aussi authentique. Ce que nous avons imaginé en regardant la cinquantaine de dessins que René avait produits, c’est ce qu’il a perçu de l’histoire dont il a été contemporain, celle de la colonisation, celle de la psychiatrie et sa réforme à partir des années 60, mais aussi celle de l’architecture de la reconstruction, Le Havre d’Auguste Perret, ou encore un événement aussi médiatique que l’arrivée du paquebot France dans les années 60 ou les Jeux olympiques de Grenoble en 1968.

 

M.

Qu’est-ce qu’une « hétérotopie » ? Que sont les « hétérotopies contrariées » qui font le sous-titre de l’exposition ?
 

P. A. et B. D.

Dans une conférence prononcée le 14 mars 1967 et publiée en 1984, le philosophe Michel Foucault livrait une lecture très éclairante des espaces contemporains. Il y distinguait deux grands types d’espaces : les utopies, des emplacements sans lieu réel, et également « des lieux réels, des lieux effectifs, des lieux qui sont dessinés dans l’institution même de la société, et qui sont des sortes de contre-emplacements, sortes d’utopies effectivement réalisées dans lesquelles les emplacements réels, tous les autres emplacements réels que l’on peut trouver à l’intérieur de la culture sont à la fois représentés, contestés et inversés, des sortes de lieux qui sont hors de tous les lieux, bien que pourtant ils soient localisables. […] Je les appellerai, par opposition aux utopies, les hétérotopies ». La colonie, les hôpitaux psychiatriques, les villages olympiques mais aussi les bateaux ou les expositions universelles sont ces lieux qui ont « le pouvoir de juxtaposer en un seul lieu réel plusieurs espaces qui sont en eux-mêmes incompatibles ».
Si pour René L. nous les avons qualifiées de contrariées, c’est qu’elles sont dans l’histoire contemporaine remises en cause, contestées. C’est cette mémoire que l’exposition raconte.

 

M.

Cette exposition se visite comme on mène une enquête. Qu’y verra-t-on exactement ?

 

P. A. et B. D.

L’exposition est conçue comme une recherche ; il ne s’agit pas d’imposer des liens de causalité, de figer une chronologie. Nous procédons par accrochages, par rapprochements. Avec le scénographe, nous avons ainsi opté pour une présentation sur des tables qui, croyons-nous, rend bien compte de cette dimension d’enquête. On fait des associations, on regroupe des éléments, on rapproche une photographie d’un dessin, un texte officiel d’une lettre personnelle.
L’exposition donne ainsi à voir des objets de différentes natures : des timbres postaux ordinaires, des cartes postales communes, une sculpture de Sol LeWitt, une élévation de Fernand Pouillon, un manuscrit de Michel Foucault, ou bien encore des photographies de presse et des dessins d’enfants. Il y a un désir très fort de déhiérarchiser les objets présentés pour donner à voir des mondes. Notre souci est aussi de faire partager cette expérience de recherche, sa fragilité, ses limites.

 

M.

À partir de la biographie de René L, vous dessinez une autre mémoire du XXe siècle… Les fous ont-ils leur mot à dire dans l’histoire ?

 

P. A. et B. D.

Il y a en effet dans notre démarche l’idée, partagée par de nombreux chercheurs, que l’histoire est polyphonique et qu’il faut prendre au sérieux tous les acteurs du passé sans considérer que les figures de la marginalité n’informent pas sur le passé. Sans aller jusqu’à dire que ce sont eux qui détiennent « le » vrai, l’exposition propose de prêter attention aux personnes en situation de fragilité psychique. Ce qui nous a frappés, c’est qu’avec René, soudain, des liens inédits entre des événements nous sont apparus. En suivant son parcours, en effet, une mémoire parallèle du second XXe siècle se donne à voir avec un ensemble d’acteurs très divers : soignants, militaires, sportifs, architectes, marins, artistes… L’exposition permet aussi d’entrer dans des lieux méconnus, de croiser des figures singulières… de faire des rencontres.
C’est peut-être cela le plus réjouissant pour nous. Que René et ses dessins nous invitent à la rencontre de mondes que l’on pensait distincts.