Dessin de Paul Colin  représentant l’artiste sur scène, 1re moitié du XXe siècle

Célébrité!

Objets de culte et star system dans les collections du Mucem

Une robe, une console, une boucle de ceinture, un maillot de foot, une paire de chaussures, un maillot de bain, un poste de radio: voici l’énumération de simples objets du quotidien, témoins de leur époque. Cette liste n’aura pas le même impact si on y accole les noms des personnes auxquelles ils ont appartenu: la robe d’Edith Piaf, la console de mixage des Pink Floyd, la boucle de ceinture de saint Vincent Palotti, le maillot de foot de Cristiano Ronaldo, les chaussures de Mistinguett, le maillot de bain de Miss France, le «cataposte» de Psykose. D’anodins, ces objets se chargent de pouvoir, étincellent des feux de la célébrité. Ils en deviennent désirables et «magiques». Mais ces reliques ont un prix qui, lui aussi, est loin d’être anodin…


« Touche-moi et tu seras heureux » : le pouvoir de la relique


Selon Bergson, l’homme est une «machine à fabriquer des Dieux». Nous avons besoin de transcendance, de sacré, de mythes, d’aimer, d’admirer, de croire. Durkheim, Eliade et de nombreux anthropologues et sociologues ont explicité ce besoin de religieux au sein de nos sociétés. Et lorsque celles-ci se laïcisent, les cultes anciens sont délaissés au profit de nouvelles formes de religiosité s’incarnant dans des figures illustres: vedettes de cinéma et de la musique, hommes et femmes politiques, sportifs, rois et princesses…. Et dans les objets leur ayant appartenu.

Foi et guérison : reliques de saints

Les reliques (du latin reliquae, «restes») sont des éléments laissés par un personnage vénéré à sa mort. Il peut s’agir d’un fragment du corps, comme la partie supérieure de crâne de saint allemand du 18e siècle ou d’un objet lui ayant appartenu, par exemple la boucle de ceinturon portée par saint Vincent Palloti, un prêtre romain qui fonda la Société de l’Apostolat catholique et fut canonisé en 1963. Le culte voué à ces objets s’explique par le transfert de la sacralité du saint à ses «restes» puis au dévot.

Le culte voué aux reliques est une pratique courante dans plusieurs religions, notamment dans la religion catholique. Elles sont censées apporter à ceux qui les contemplent et les invoquent la grâce, et plus prosaïquement, guérison, fortune. En un mot, une vie heureuse ici-bas. C’est ainsi que les fidèles priant saint Emygde espèrent recouvrer la vue. En effet, l’évêque d’Ascoli Piceno, dans les Marches d’Ancône, en Italie, est tout indiqué pour les personnes aveugles: il vécut au sein de l’Empire romain au tout début du 4e siècle et mourut martyr de sa foi après avoir accompli de nombreux miracles, notamment en guérissant de la cécité.

Ces objets sacrés sont en général conservés dans des contenants eux-mêmes composés de matériaux précieux, comme le reliquaire médiéval de sainte Foy de Conques en or, verre et pierres précieuses. Ces réceptacles sont souvent à l’effigie du saint personnage adoré, à l’instar de la statuette de sainte Walpurge, pieuse abbesse anglaise du 8e siècle. Une cavité, ménagée dans le dos de la sculpture, contient un liquide dans un flacon. Il s’agit de «l’huile de sainte Walpurge», une eau miraculeuse tombant du tombeau de la sainte à Eichstätt, en Allemagne, réputée guérir des maladies. D’autres reliquaires peuvent adopter la forme du fragment d’ossement conservé ou bien se présenter sous l’aspect d’un pendentif afin de protéger au quotidien son porteur .

Les qualités de protection et de guérison attribuées aux saints et à leurs reliques peuvent également passer dans le domaine profane. Le cas de Lady Diana en est l’exemple parfait. De son vivant, elle fut considérée par beaucoup comme la «princesse des cœurs», la «consolatrice des malades», la «lumière des enfants atteints de cancer», comme l’écrit Gonzague Saint-Bris dans la biographie qu’il consacre à Diana Spencer. Pour de nombreux admirateurs, elle était pourvue de pouvoirs thaumaturgiques : la rencontrer, la toucher était une assurance de guérison miraculeuse (2004.55.159). Sa mort l’a érigée en sainte, le pont de l’Alma, lieu de son décès tragique en 1997, devenant un véritable lieu de pèlerinage. En témoignent les nombreux objets de nature religieuse donnés par les «fidèles» de la princesse de Galles, à l’instar de cette image pieuse représentant le saint guérisseur Roch accompagnée de la dédicace suivante: «Diana je vous ai aimée même si vous ne me connaissez pas, et fort. J'admire votre fils William. Anne de Escandam, 59124, Nord» (1998.113.6). Les effets personnels de Lady Di continuent, vingt ans après sa mort, de susciter un engouement extraordinaire auprès du public. Une exposition de ses plus belles robes est sûre de voir affluer une foule nombreuse. Et quand ces mêmes robes sont vendues aux enchères, comme en 2014 pour cinq d’entre elles, les prix s’envolent à plus de 100 000€ la pièce. On est là vraiment proche des phénomènes suscités par les reliques de saints personnages au Moyen Âge: elles faisaient l’objet de telles convoitises qu’abbayes et centre religieux payaient des sommes considérables, voire commanditaient leur vol, pour les acquérir, et avec elles leur pouvoir, leur prestige et les milliers de pèlerins attirés annuellement par leur réputation miraculeuse.

Du saint à l’idole: divine célébrité

C’est un processus d’adoration identique qui est à l’œuvre auprès de ceux vénérant une célébrité issue du monde profane. Sans toutefois assimiler passion pour une vedette et dévotion pour un saint personnage, tous les anthropologues enquêtant sur le monde des fans le confirment. On citera à titre d’exemple Gabriel Segré à propos de la communauté des inconditionnels d’Elvis Presley à la fin des années 1990, l’enquête dirigée en 1979—1980 par le centre d’Ethnographie française sur les fans de Claude François, ou encore Edgar Morin dans son désormais classique essai, Les stars, réédité et actualisé à de nombreuses reprises depuis 1972. La possession d’un objet ayant appartenu à une célébrité adulée rend plus heureux. Son possesseur a l’impression de partager l’intimité de son ancien propriétaire, d’être plus proche de lui, de capter une partie de sa beauté, de son talent, de sa célébrité. A l’instar d’une relique de saint, le «reste» d’une vedette devient porte-bonheur, une garantie contre tous les aléas de la vie.

De manière moins macabre que pour les restes corporels de saints, le culte profane ne s’incarne pas dans le même type de reliques, quoiqu’une molaire cariée de John Lennon, donnée par le Beatles à une de ses admiratrices à la sortie d’un rendez-vous chez le dentiste ait été vendue en 2011 par un fan à un autre fan. Le Mucem lui-même possède les moulages des deux mains d’Edith Piaf (1965.121.5.1 et 1965.121.5.1), mais ce ne sont que des objets en cire, pas les métacarpiens de la chanteuse… Le  fan en effet peut davantage porter ses ardeurs idolâtres sur des artefacts emblématiques de la personnalité adorée: tenue de scène ou instrument de musique pour un musicien, costume de personnage de film pour les stars du grand et du petit écran, maillots ou coupes et médailles pour les dieux du stade et les reines de beauté, machines à écrire d’écrivains fameux, palettes de peintres… L’histoire des collections du Mucem explique pourquoi et comment tel type de reliques de stars plutôt que d’autres est entré dans le patrimoine national.

Idoles des jeunes (et moins jeunes !)

Notre musée compte un important nombre d’objets ayant appartenu à des célébrités de la musique de variété française. Les objets présentés ici proviennent, pour la plupart, d’acquisitions faites pour le musée de la Chanson, une institution que ne vit jamais le jour, mais dont les collections échurent au Mucem. Grand amateur de jazz et de chanson, Georges Henri Rivière, fondateur du musée national des Arts et Traditions populaires, avait lancé en 1962 avec le producteur Louis Merlin un appel pour constituer un musée de la chanson. De nombreuses personnalités apportèrent leur contribution. Bruno Coquatrix, le directeur de la mythique salle parisienne de l’Olympia offrit par exemple la dernière robe de scène d’Edith Piaf (1965.125.1+photo de Piaf sur scène si libre de droit). Il résulte de cette collecte une série de souvenirs émouvants de vedettes françaises du music-hall et de variété du 20e siècle : Joséphine Baker (1965.121.6.1-6), Mistinguett (1965.124.1) (1965.124.2 et 1965.124.3) (1965.124.5.1-2) (1965.124.4), Françoise Hardy, pour ne citer qu’elles.

D’autres reliques de stars de la musique, à la carrière plus internationale que nos vedettes franco-françaises, font également partie des collections du Mucem. C’est le cas de la console de mixage des Pink Floyd, fameux groupe de rock progressif et psychédélique britannique, offerte en 2002 par la société de sonorisation On/Off de Chelles (Seine-et-Marne) (2002.183.1.4).

Reines de beauté

Dans son ouvrage De la célébrité. Excellence et singularité en régime médiatique  (2012), Nathalie Heinich, passant en revue les différents types de célébrités, accorde une place particulière aux reines de beauté, top-modèles et autres personnalités à la plastique parfaite. Cette profession récente a dû son essor à l’apparition et au développement de la photographie de presse, des maisons de couture et du prêt-à-porter. Tout comme le métier d’acteur apparu avec la naissance du cinéma, celui de mannequin est une création du 20e siècle. Ne devant pas sa célébrité à son talent, à la différence de l’artiste du grand écran, le mannequin montre bien l’importance que la beauté occupe dans notre société. Elle suffit à elle seule à hisser au pinacle une personne uniquement pour son physique avantageux.

Miss France, lauréate d’un concours annuel créé en 1920 pour élire «la plus belle femme de France» fait partie intégrante de cette catégorie de célébrités, dont la vertu principale est d’être agréable à l’œil. Geneviève de Fontenay, emblématique figure tutélaire des miss et longtemps présidente du concours, ainsi que Véronique Fagot, Miss France 1977, ont toutes deux fait don au musée des éléments représentatifs de l’élection de la reine de beauté: couronne, écharpe et maillot de bain (le défilé en maillot de bain est l’une des épreuves incontournables du concours). (1982.26.2) (1982.26.3+article sur miss France 1981; il n’y a malheureusement pas de photo du diadème…)

Dieux du stade

Les sportifs de haut niveau ont rejoint depuis un moment le club de plus en plus extensif des célébrités. Ils s’insèrent même dans le peloton de tête des personnalités préférées des Français, comme en témoigne la première place occupée en 2016 par le judoka David Douillet, pour la sixième année consécutive.

Les footballeurs professionnels, adulés par les supporters, sont des dieux en short et maillots publicitaires. Leurs effets personnels sont aux yeux des fans précieux comme des reliques de saints. C’est la raison pour laquelle en 2015 et 2016, dans le cadre d’une enquête menée sur le supporterisme en Europe et Méditerranée, le Mucem a fait l’acquisition de cinq maillots portés lors de compétitions par des joueurs prestigieux: Cristiano Ronaldo (2015.2.2), Alfredo Di Stefano (2015.14.2), Diego Maradona (2015.14.3), Michel Platini (2016.1.1+photo) et Zinédine Zidane(2016.1.2). Ce dernier maillot aurait même été en possession de Lilian Thuram avant d’être revendu par un marchand spécialisé. Les objets ayant appartenu à des célébrités n’ont en effet pas qu’une unique valeur symbolique et «religieuse». Leur importance financière est loin d’être négligeable…

 


Mes produits dérivés tu adoreras, ton compte en banque tu videras : la valeur de l’objet culte


Depuis une vingtaine d’années, le sociologue Gabriel Segré s’intéresse au monde des fans. La valeur pécuniaire des «reliques» de stars ne lui a pas échappé. Dans son ouvrage Fans de… Sociologie des nouveaux cultes contemporains (2014), il explique que du vivant de la vedette, les fans bien souvent recherchent, acquièrent et collectionnent quantité d’objets, leur valeur symbolique et sentimentale n’ayant parfois pas de prix. Sitôt son décès annoncé, ces biens se multiplient et le marché connaît une forte croissance: le nombre d’objets mis en circulation augmentant, parallèlement à leurs valeurs marchande et symbolique.

Economie marchande et star system

Dans notre société de consommation, la star et son image sont destinées à être vendues, achetées et consommées. Reproduites à des milliers d’exemplaires, elles donnent naissance à des produits dérivés, au sens premier du terme: dérivés de la star, dépourvus de l’aura de l’authentique relique. Ces objets n’en demeurent pas moins désirables. Pour une somme plus ou moins modique, ils permettent de faire entrer les vedettes dans notre quotidien. La famille royale d’Angleterre ne prend-elle pas le thé en notre compagnie lorsque nous trempons nos lèvres dans une tasse célébrant le mariage de Charles et Diana ou celui de William et Kate?
Ne sentons-nous pas la présence des Beatles dans notre voiture lorsque les quatre mascottes à leur effigie (2001.69. 3-6) bougent la tête au rythme de notre autoradio?

Certains artistes ont compris très tôt le pouvoir mercantile de leur personne. Claude François, disparu en 1978, s’est parmi les premiers inséré dans le marché de la célébrité. Ainsi, tout nouvel adhérent au club Claude François For Ever recevait-il avec sa carte de membre un petit morceau de tissu découpé dans l’un de ses costumes de scène. La voix de Cloclo retentit toujours, par-delà la mort, dans le salon du fan, grâce aux disques vinyle et aux CD qui ne cessent de paraître depuis bientôt quarante ans (2003.196.163). Son parfum envoûtant peut donner l’illusion de sa présence à quiconque achète «Eau noire» (1980.81.8.1-2), fragrance conçue par le chanteur et commercialisée depuis 1976 et bien après son décès. Comme les médailles de saints que les catholiques portent sur eux, le fan de Cloclo a également la possibilité d’acquérir un médaillon à l’effigie de son idole…  (1979.60.11)

On pourrait en citer d’autres (T-shirts, posters et affiches, moulages en plâtre à décorer soi-même…) tant les collections du Mucem recèlent d’objets représentant l’artiste, suite à l’enquête menée entre 1979 et 1980 pour le compte du musée par le centre d’Ethnographie française auprès de ses fans endeuillés. Le musée pourrait même continuer à enrichir son fonds: le marché des reliques et produits dérivés est si florissant! Pas une année sans qu’en France des articles estampillés Claude François soient proposés à la vente…

La valeur de l’authenticité

Accrocher un poster d’Elvis Presley (2001.69.17.132) dans sa chambre peut certes donner l’illusion de se réveiller à ses côtés tous les matins, mais rien ne vaut, pour imaginer s’incorporer le pouvoir et l’aura d’une célébrité, un objet qui lui aura appartenu, qu’il aura touché, «chargé» de sa puissance. Et rien de mieux, pour garantir cette authenticité, qu’une signature. Ainsi du blouson du graffeur new-yorkais JonOne (2003.141.2), doté, en outre, du fameux personnage à chapeau haut-de-forme devenu son emblème. Ou encore du canotier du chanteur et acteur Maurice Chevalier, signé et dédicacé «Au musée de la Chanson—De tout cœur—Maurice  Chevalier—1965» (1966.211.1). Ce chapeau est d’ailleurs investi d’une très forte valeur symbolique: le canotier est l’accessoire dont, tout au long de sa carrière, Maurice Chevalier ne s’est jamais séparé. Une silhouette à canotier sur une photographie ou sous la plume d’un caricaturiste était immédiatement reconnue par tous comme étant celle de l’immortel interprète de «Prosper (Yop la boum)».

Si la carte postale et la carte de vœux portant réciproquement l’autographe de Johnny Hallyday et celui de Sheila, et envoyées au patron de la salle parisienne du Golfe Drouot Henri Leproux, ne sont passées que rapidement entre les mains des deux chanteurs yéyé, elles sont pourtant détentrices d’un fort pouvoir: celui d’avoir été choisies entre toutes pour être envoyées à un ami. (2001.69.14.28) (1966.211.1). Et le Cataposte du graffeur Psykoze, «ghetto blaster» (poste de radio à cassettes emblématiques du mouvement hip-hop, qui accompagne les regroupements de danseurs de rue) décoré par l’artiste en 1985 (2004.65.3) est doublement «chargé»: il porte les signatures de célébrités du milieu du rap et du graff, dont celle de Joe Starr, charismatique chanteur de NTM.

En l’absence de la garantie d’authenticité qu’est la signature, que l’objet soit donné ou vendu directement par une vedette atteste son caractère «sacré». C’est le cas de cette maquette d’architecture offerte au Mucem par le producteur Jean-Claude Camus et par Johnny Hallyday. Elle représente le dispositif scénique de la «tournée des stades», une série de concerts que le chanteur fit en 2003, à l’occasion de son soixantième anniversaire (2003.153.1). En dernier lieu, si rien ne prouve de la main de la célébrité qu’un objet lui a appartenu, il reste le certificat d’expert. Cette pratique, courante dans le monde des beaux-arts, est ancienne dans celui du marché des reliques de saints. De nombreux objets catholiques sont ainsi pourvus d’un cachet de cire et d’un papier attestant leur originalité. De manière symptomatique, ces documents sont appelés des «authentiques» (2002.4.331 et Boucle de ceinturon ayant appartenu à saint Vincent Palloti 2002.4.378 montré plus haut).


Conclusion


Au final, plus que l’authenticité attestée d’une relique, ce qui fait son pouvoir, c’est que son adorateur a foi en elle. Rien ne prouve que ce tableau-souvenir en cheveux soit constitué de ceux de Napoléon (1986.18.8). Ce portrait de l’empereur est accompagné au revers de l’inscription «DENOYEL relegae C, C, 1814 souvenir de l'île d'Elbe.» qui semble une bien faible preuve en regard d’un éventuel test ADN. Mais si son possesseur, à chaque regard posé sur lui, se sentait plus heureux, plus proche du grand homme, protégé par lui des aléas de la vie, n’est-ce pas cette croyance qui, en dernier ressort, lui confère son aura, sa magie, son efficacité? Et si ce tableau-souvenir parvient ensuite dans les collections d’un musée comme le Mucem, n’en est-il pas davantage sacralisé? La patrimonialisation est somme toute un sacre comme un autre.

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