• © Mucem/Marianne Kuhn
    © Mucem/Marianne Kuhn

Même pas vrai !

Une exposition conçue par la classe de Seconde 2 du lycée Denis Diderot
Mucem, Centre de conservation et de ressources— (Belle de Mai—1, rue Clovis Hugues 13003 Marseille)
| Du lundi 16 mai 2022 au vendredi 4 novembre 2022

  • Une exposition autour des liens entre mensonge et vérité, conçue par la classe de Seconde 2 du lycée Denis Diderot

Avec le dispositif « Les jeunes font leur musée », le Mucem donne carte blanche à des élèves de collège et de lycée, invités à concevoir une exposition comme de véritables petits commissaires !

Cette année, c’est une classe de seconde du lycée Denis Diderot (dans le 13e arrondissement de Marseille) qui relève le défi : tout au long de l’année scolaire, les jeunes ont travaillé avec les équipes du Mucem afin de donner vie à leur projet autour des liens entre mensonge et vérité.
De l’élaboration du parcours au choix des objets en passant par l’écriture des cartels et des outils de médiation, les élèves ont ainsi pu découvrir et expérimenter toutes les étapes de la réalisation d’une exposition. En puisant dans les collections du Mucem, ils livrent une relecture des fonds du musée avec leur regard et leurs mots d’adolescents.

Après plusieurs mois d’échanges, de découvertes et de débats passionnés, l’exposition ouvre ses portes au public le 16 mai, soit quelques semaines après le second tour de l’élection présidentielle. En cette période de débats intenses où il est parfois difficile d’y voir clair entre mensonge et vérité, les lycéens partagent leurs doutes et leurs réflexions sur l’enfance, l’école, la politique et les médias, en posant une question : qui crée la vérité ?

—Équipe collective du projet :
Nelly Odin, chargée du public scolaire, Enguerrand Lascols, conservateur du patrimoine, Mucem
Les élèves d’une classe de seconde du lycée Denis Diderot (13013 Marseille)
L’équipe pédagogique du lycée Denis Diderot

Entretien avec Nelly Odin et Enguerrand Lascols, commissaires de l’exposition

 
Mucem (M.)

Quels sont vos postes respectifs au Mucem ?

Enguerrand Lascols (E.L.) 

Je suis conservateur du patrimoine, responsable du pôle « vie domestique ». Au Mucem, les collections sont réunies par pôles thématiques, et le pôle « vie domestique » concerne les objets liés au monde de l’habitat : il s’agit donc de mobilier d’intérieur, de céramiques, d’objets du quotidien, etc. En tant que responsable de cette collection, je dois m’occuper de sa conservation et de sa mise en valeur, notamment via la recherche sur l’histoire des collections, la restauration des objets, la réalisation d’expositions. Mon travail se partage entre mes bureaux dans le bâtiment J4 et les réserves du Centre de conservation et de ressources (CCR), où sont conservées les collections du Mucem.

Nelly Odin (N.O.)

Je suis en charge du public scolaire au sein du département culturel et des publics, qui inclut l’offre éducative proposée par le musée aux élèves de la maternelle à la terminale. Cela implique aussi le suivi des ressources à destination des enseignants et l’accompagnement de projets éducatifs.
Le Mucem accueille en moyenne 50 000 scolaires par an pour des visites et des ateliers, ils représentent donc une part non négligeable de nos publics.

 

M.

Vous êtes tous deux réunis sur le projet « Les jeunes font leur musée »…

N.O.

Je pilote ce programme depuis sa création en 2017. Il est né à un moment où nous avions envie de donner la parole aux jeunes, en leur donnant la possibilité de devenir les commissaires d’une exposition. Nous nous sommes naturellement tournés vers le CCR, qui possède une salle d’exposition où nous avons coutume de donner carte blanche à des commissaires extérieurs invités… Faire l’expérience d’un commissariat collectif à 25, c’est un vrai pari ! Les élèves sont aussi sollicités pour les inaugurations durant lesquelles ils mènent eux-mêmes des visites. Avec ce projet, nous voulons faire en sorte que les jeunes puissent s’exprimer sur tout ce dont ils ont envie, à partir de nos collections. Deux expositions ont pu être organisées de cette manière : « Rêvons la ville » en 2017 et « Osez l’interdit » en 2019.
Sur un plan plus personnel, c’est pour moi un projet très formateur et enthousiasmant, car je ne suis ni prof, ni conservatrice, ni commissaire, et mon rôle c’est de faire le lien entre tous ces acteurs. Cela me permet aussi d’être en contact avec ces jeunes, dont j’apprécie la fraîcheur d’esprit et la spontanéité.

E.L.

Pour ma part, j’apprécie beaucoup le travail avec les jeunes publics. L’été dernier, déjà, j’avais participé à la « Colo du Mucem » : deux semaines en juillet durant lesquelles des enfants issus d’un centre social d’Aix-en-Provence ont été invités à venir quotidiennement au musée. J’étais donc chargé de leur présenter les collections, les expositions, etc. J’aime échanger avec des personnes qui ne sont pas forcément issues du monde des musées ; c’est très intéressant d’écouter leur ressenti, de découvrir leur rapport aux objets… Et il s’agit surtout de leur montrer que le musée est un lieu ouvert : il est important de faire comprendre aux jeunes qu’ici, ils sont les bienvenus.

 

M.

Cette année, vous avez donc travaillé avec une classe du lycée Diderot…

N.O.

Sur ce type de projet, nous avons vraiment à cœur de nous tourner vers des jeunes qui n’ont pas l’habitude d’aller au musée. Il s’agit de favoriser leur ouverture culturelle, tout en leur permettant de découvrir de nouveaux métiers. Je connaissais l’équipe pédagogique du lycée Diderot, car nous avions travaillé ensemble sur l’exposition « Civilization », et pour ce nouveau projet je me suis spontanément tournée vers eux. C’est un lycée situé dans le quartier Malpassé (13e arrondissement de Marseille), au nord de la ville. Dans la classe de seconde avec laquelle nous avons travaillé, peu d’élèves avaient déjà visité le Mucem avant le démarrage du projet.

E.L.

Malgré tout, ces jeunes sont amenés à être commissaires d’expo et nous devons donc travailler avec eux comme avec des « collègues ». C’est très stimulant, car cela nous permet de sortir de notre bulle professionnelle, et de nous confronter à un regard extérieur, neuf, et parfois critique. Cependant il faut garder en tête que ce n’est pas leur métier, il faut donc commencer par leur expliquer les réalités, les contraintes, les objectifs, le travail en équipe. Un musée comme le Mucem, c’est une grosse machine avec de multiples corps de métier, et les jeunes doivent d’abord prendre conscience de tout cela.

 

M.

Comment s’est déroulé le travail avec eux ?

E.L.

Depuis le mois de septembre, nous rencontrons les élèves une fois par semaine. Au lycée, comme au CCR. Les premières séances ont été plutôt théoriques, il s’agissait de leur expliquer ce qu’est un musée, une collection, une exposition. Nous avons ensuite pu discuter des sujets à explorer pour le thème de l’exposition. Celui de la vérité et du mensonge est venu très rapidement. Il a été évoqué spontanément par l’un des élèves durant une visite des réserves. Nous avons beaucoup échangé sur ces notions, c’était un débat très libre avec beaucoup d’idées ! Ensuite, à partir du mois de décembre, nous nous sommes concentrés sur les collections en faisant des choix d’œuvres qui pouvaient traiter des sujets dont ils voulaient parler.

N.O.

Globalement, ils sont souvent très contents de participer à l’expérience, même si au début, ils ne se rendent pas toujours compte du travail que cela représente. Ils sont étonnés de nous voir revenir chaque semaine, mais produire une expo, ça prend du temps ! Je dois vous avouer que sur les deux éditions précédentes, très peu d’élèves se sont découvert une vocation pour le métier de conservateur, mais globalement, les retours sont très positifs, et du reste, il est difficile de savoir quelle place aura cette expérience dans leur construction personnelle. Ce qui est certain, c’est que ce projet leur permet de s’ouvrir sur un monde inconnu. Cela les aide aussi à améliorer leur expression orale ; ils sont amenés à justifier leurs choix en public, mener des visites, ils se mettent à nu… C’est un vrai cheminement pour eux. Lors des premières séances, en septembre, beaucoup n’ont pas grand-chose à raconter… Mais au fil des mois, je les vois progresser, s’affirmer ; et c’est parfois très impressionnant de les retrouver en fin d’année !

 

M.

Quel regard portent ces jeunes sur les collections ?

E.L.

La grande différence est qu’ils ne sacralisent pas les objets comme on peut le faire dans le monde des musées. Ils portent un autre regard, peut-être plus authentique. Pour nous, ce sont des objets patrimoniaux, protégés, conservés dans des conditions réglementées, avec tout un environnement professionnel attaché à leur conservation et leur diffusion. Mais les élèves n’ont pas tout de suite cette vision, ils ont un rapport beaucoup plus direct aux objets. Cela nous fait réfléchir, car au Mucem, les collections sont en majorité composées d’objets populaires, d’objets du quotidien ; et c’est le monde des musées qui en a fait des objets patrimoniaux. Les jeunes sont souvent très étonnés des précautions que nous prenons pour les manipuler. Un masque de carnaval, pour eux, c’est fait pour être porté ! Il y a ainsi un échange dans notre relation : nous leur montrons l’importance des collections, pourquoi il faut les protéger ; et eux, en retour, viennent nous rappeler l’authenticité de ces objets du quotidien.

N.O.

Ils désacralisent les objets, c’est vrai. Mais en revanche, j’ai été très surprise de voir à quel point ils respectaient la parole du musée. C’était d’autant plus étonnant cette année, avec la thématique « mensonge et vérité » ! Les élèves n’imaginent pas que le musée puisse dire autre chose que la vérité ; il y a un respect total pour l’institution.

 

M.

Cette sélection d’objets, elle dit quoi de ces jeunes ?
E.L.

Elle est très intéressante, car elle révèle ce moment de passage entre l’enfance et l’âge adulte ; elle représente bien les questionnements d’enfants que ces adolescents vont de moins en moins se poser, et en même temps, les questions d’adultes qui commencent à naître dans leur esprit. Ils sont âgés de 14 à 16 ans et donc dans cet « entre-deux » qui se retrouve dans le parcours de l’exposition, divisé en deux grandes parties : la première consacrée à l’âge de l’enfance, et la seconde, au monde des adultes.
Au centre de ces deux pôles, l’œuvre phare est une marionnette à tringles qui symbolise l’idée de manipulation. L’exposition évoque notamment les figures d’autorité qui créent le mensonge ou la vérité ; et cette marionnette, avec ses tringles et ses fils, illustre parfaitement ce propos. Elle est double face, ce qui montre bien son ambivalence, sa duplicité. C’est une idée des jeunes… Ils ont admirablement bien fait le travail !

N.O.

Globalement, les jeunes n’ont pas peur d’aborder des sujets politiques ou polémiques, je l’ai vu sur les précédentes éditions, et cela se retrouve encore cette année. L’exposition a été préparée en pleine période électorale, elle va ouvrir ses portes juste après les élections, et les jeunes n’ont pas eu peur de prendre part, eux aussi, à ce débat. Ce qui m’a frappée, c’est que je pensais qu’à cet âge, ils prenaient les informations pour argent comptant, alors qu’en réalité, ils ont un esprit crique déjà très affirmé, ils sont très conscients du rapport entre information et désinformation, ce qui les rend très matures. À titre d’exemple, ils ont eu envie d’aborder la figure de l’homme politique via un masque en plastique représentant le visage de Valéry Giscard d’Estaing, parce qu’ils trouvaient que celui-ci ressemblait à Éric Zemmour ! Cela les a tout de suite intéressés pour évoquer le rapport des politiques au mensonge…

 

 

Une exposition conçue par la classe de Seconde 2 du lycée Denis Diderot