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  • Pain du désir de Zahra, Marseille, 2019 © Projet & photo Ilaria Turba
    Pain du désir de Zahra, Marseille, 2019 © Projet & photo Ilaria Turba

Le désir de regarder loin


Mucem, Centre de conservation et de ressources— (Belle de Mai—1, rue Clovis Hugues 13003 Marseille)
| Du mercredi 16 juin 2021 au lundi 27 septembre 2021

L’artiste italienne Ilaria Turba présente le fruit de ses trois années de résidence au ZEF – scène nationale de Marseille : une « collection de désirs », qu’elle a réunie comme une collection d’objets, lors de son immersion dans les XIVet XVe arrondissements de Marseille ainsi que dans l’imaginaire de ses habitants. L’exposition se déroulera simultanément au Centre de conservation et de ressources (CCR) et au fort Saint-Jean. 

Pour matérialiser les désirs collectés lors de sa résidence, Ilaria Turba a eu recours à différents moyens, dont la « mise en objet ». Elle proposa ainsi la mise en place de l’atelier « Le pain du désir », dont l’idée est née de la découverte, dans les réserves du Mucem, d’une riche collection de pains. Elle invita alors, avec Zahra Adda Attou, maîtresse de maison et animatrice culturelle du ZEF, les participants au projet à réaliser un pain rituel qui prendra la forme de leur désir.

La recette du Pain du désir a été choisie en adaptant la recette sicilienne des « cavaduzzi », un pain rituel en forme de sauterelle. Lors de chaque atelier, une quinzaine de personnes, adultes comme enfants, s’est réunie pour façonner des pains. Chacune d’entre elles fut en effet invité à préparer deux pains identiques : l’un conservé par le participant, l’autre destiné à intégrer les archives du projet. Ce sont ces seconds exemplaires qui sont exposés au CCR.

Les pains furent ensuite cuits dans un four traditionnel algérien en terre, construit il y a plusieurs années par les habitants avec de l’argile locale. Après cuisson, chaque pain fut photographié à côté de la main de son créateur et le récit qui accompagne la fabrication du pain fut enregistré.
Pendant le confinement du printemps 2020, l’atelier s’est poursuivi virtuellement, ce qui a permis une participation élargie à d’autres participants, issus d’autres villes et d’autres pays.

Dès sa première visite dans les réserves du Mucem, Ilaria fut attirée par l’importante série de pains que conserve le musée. Fin 2019, elle réalisa, avec l’aide d’une assistante de recherche, trois mois de travail immersif au coeur de la collection du Mucem afin de nourrir son travail créatif et la préparation des ateliers qu’elle conduisait avec les participants du projet. Au milieu des amulettes, des objets liés à la vue et aux illusions d’optique, des imageries populaires, et des objets évoquant les astres, les pains se sont imposés comme une évidence pour l’artiste. Naît alors l’idée de rapprocher les pains fabriqués lors des ateliers avec d’autres objets des collections du Mucem, parce qu’ils partagent avec ces pièces une résonance formelle ou sémantique.

Huit participants ont alors été invités à sélectionner les objets sur la base de données en ligne des collections du Mucem, le contexte sanitaire ne permettant pas un accès aux réserves. A partir des retours de chacun, une liste de propositions de correspondances a été établie pour chaque pain et la sélection finale a été décidée par un vote. C’est le résultat d’un travail collectif de sélection qui est ici présenté.
Une sélection de 16 pains réalisés lors des ateliers est présentée posée sur une grande table qui occupe l’espace central de la salle d’exposition, tandis que des photographies d’autres pains sont accrochées au mur. Les objets des collections sont exposés autour des pains. Un système de renvoi par numéro apposé auprès de chaque pain permet de retrouver l’objet issu des collections qui lui est associé.


– Commissaire : Émilie Girard, conservatrice en chef du patrimoine, directrice scientifique et des collections du Mucem
– Scénographe : Association Hypereden
– En partenariat avec le ZEF – scène nationale de Marseille
L’exposition fait partie du Grand Arles Express dans le cadre des Rencontres internationales de la photographie Arles 2021.

Le projet a été soutenu par « Italian Council » (IX Edition 2020), programme de promotion internationale de l’art italien du ministère de la Culture (Italie).

Entretien avec Ilaria Turba et Émilie Girard, commissaires de l’exposition

 
Mucem (M.)

Cette exposition au Mucem est l’aboutissement d’une résidence de trois ans de l’artiste Ilaria Turba au ZEF – scène nationale de Marseille. Comment est née cette collaboration entre vous ?

 

Émilie Girard (E. G.)

Dans son travail, Ilaria noue un rapport très direct aux gens et aux objets, qu’elle considère comme vecteurs de mémoire. C’est pour cela que dès le départ, l’artiste a proposé au ZEF de la mettre en lien avec le Mucem : sa manière de travailler était très proche de la manière d’envisager les objets dans nos collections. Elle a donc passé beaucoup de temps dans les réserves du Mucem en parallèle aux ateliers qu’elle menait au ZEF. Durant ces trois ans, elle a multiplié les séjours en immersion avec les habitants des quartiers alentour… mais aussi les séjours en immersion dans les collections.

Ilaria Turba (I. T.)

Lorsque je suis arrivée à Marseille pour cette résidence, je voulais connaître les quartiers nord physiquement, par l’exploration, pour m’imprégner de ce territoire. Mais j’avais aussi l’idée de poursuivre mon travail sur les imaginaires collectifs et le rapport avec la mémoire. Je travaille beaucoup sur le rapport aux archives et je me suis donc naturellement tournée vers le Mucem, qui possède une collection incroyable. J’ai ainsi voyagé dans les collections du CCR en parallèle à mon voyage physique dans le territoire. Il s’agissait de mettre en lien ces deux explorations, les tisser ensemble au cœur d’un même projet. Relier le passé, le présent et le futur. À travers les désirs des habitants des quartiers nord.

 

M.

Pourquoi avez-vous choisi de travailler autour de cette thématique « Le désir de regarder loin » ?

 

I. T.

Elle a surgi spontanément. J’avais déjà cette idée qui résonnait en moi depuis quelque temps, mais elle s’est imposée à nouveau à Marseille. Et puis, elle a pris un autre sens avec cette crise sanitaire. Une époque où il devenait difficile de se projeter…
Étymologiquement, désirer signifie « sans étoile », c’est-à-dire s’orienter autrement, perdre ses repères et s’ouvrir à la possibilité d’en trouver de nouveaux. Pour moi, cela signifie aussi « essayer de se projeter, se déplacer vers des horizons communs ». Mais ce thème, c’est davantage un sentiment qu’une définition. Il restait très ouvert à l’interprétation des participants au projet. C’est ce qui a guidé mon travail avec les habitants : je leur ai proposé, de façon très simple, d’imaginer leurs propres désirs de regarder loin.
J’avais aussi l’idée de travailler sur les rites et les fêtes, car dans les quartiers nord, j’ai remarqué qu’il n’y avait pas de traditions communes aux différentes communautés qui y résident. J’ai donc voulu explorer la possibilité de créer de nouvelles formes de rencontres en mélangeant création dans l’espace public et espaces de fêtes, et en m’appuyant aussi sur des formes populaires existantes, comme la loterie.

 

M.

En quoi cette résidence s’est-elle nourrie des collections du Mucem ?

 

E. G.

Lorsqu’elle a visité les réserves du Mucem, Ilaria s’est vite prise de passion pour la collection de pains rituels. Ces pains étaient autrefois utilisés lors d’événements festifs ou religieux ; ils pouvaient être symboles de fertilité lors d’un mariage, ou bien servir d’ex-voto lors de fêtes votives : on offrait le pain à un saint en vue de l’accomplissement d’un souhait. Ils pouvaient prendre des formes variées, comme celle d’une maison, d’un animal, ou même d’une voiture, pour marquer l’attachement au bien qu’il représente. Ces pains rituels ont beaucoup inspiré l’artiste et ont guidé une partie des ateliers menés avec les habitants : celui des « pains des désirs ». Ilaria demandait aux participants de matérialiser leurs désirs dans un pain qui en reprenait la forme. Il s’agissait donc de matérialiser de l’immatériel. Passer du verbe à la chose. En travaillant le pain, mais aussi en réalisant, à l’occasion d’autres ateliers, des œuvres graphiques, du dessin ou de la photographie.

 

M.

Comment l’exposition va-t-elle restituer la dimension participative du projet ?

 

E. G.

De plusieurs manières. L’artiste a développé son projet à partir d’un atelier dans une petite cabane du ZEF – Gare Franche (15e arrondissement), qui sera restituée au sein de l’exposition au fort Saint-Jean. Elle accueillera des médiateurs qui y recevront le public et continueront à recueillir leurs désirs, de façon que le processus participatif se poursuive aussi dans l’exposition.
Plusieurs événements seront par ailleurs proposés par le ZEF autour de l’expo : le week-end précédant le vernissage, le public sera invité à participer à une balade urbaine reliant le Merlan au Plan d’Aou afin d’explorer collectivement le territoire. Ilaria y installera une partie de ses productions dans l’espace urbain.
Enfin, à la mi-septembre, avant la clôture de l’exposition, elle proposera aussi une « Loterie des désirs ». Des porte-bonheurs prenant la forme de petites plaques de métal décorées de motifs choisis par les participants avaient été fabriqués dans l’espace public, c’est-à-dire dans la rue, en juillet, après le premier confinement, avec la collaboration de Ettore Tripodi. Lors de la loterie, ils seront rassemblés dans une grande installation illuminée de petites diodes, comme une constellation de désirs. Le public aura la possibilité de tirer au sort l’une de ces plaques et pourra ainsi repartir avec ce porte-bonheur et le désir qui lui est associé.
C’est donc un projet collectif à tous les niveaux. Ilaria Turba se nourrit des autres. Elle montre l’humain derrière l’objet. Il ne s’agit pas de regarder l’objet en tant que tel mais de s’imprégner d’un discours, d’écouter ce qu’il nous raconte et ce qu’il nous dit de la personne qui l’a façonné. C’est aussi une manière de réapprocher la collection du Mucem. Ainsi, Ilaria a fait des photos de certains objets des collections. D’une manière très simple en introduisant, à côté de l’objet, une main. Comme pour réintroduire une part d’humanité dans ces objets.

 

M.

Comment s’est imposée l’idée de proposer une balade urbaine, au sein de ce projet ?

 

I. T.

Lorsque j’ai fait mes premiers repérages dans les quartiers nord, j’ai découvert un territoire d’une complexité et d’une richesse incroyables… Un monde où se mêlent des choses terribles et des choses magnifiques, cachées dans une nature méditerranéenne belle et sauvage. C’est très fort. Beaucoup plus surprenant que les stéréotypes que l’on trouve dans les médias. Et puis, en récoltant les désirs des habitants de ces quartiers, j’ai découvert une incroyable diversité humaine, j’ai vu la richesse de ces territoires et de ceux qui l’habitent. J’ai donc eu l’idée de révéler, d’exposer, et de partager ces désirs dans l’espace public, tout au long d’un parcours entre le ZEF – Gare Franche (15e) et le ZEF – Merlan (14e). Les désirs seront matérialisés sous forme d’affiches, de photos, de dessins, et ils invitent à une nouvelle manière de voir et de faire l’expérience de ces lieux. La promenade, c’est l’idée de prendre le temps, ce n’est pas un temps de perception normale mais un temps lent, un temps humain ; c’est se donner la possibilité de la découverte. On va donc « traverser » le territoire, mais aussi les désirs et les imaginaires de ses habitants. Enfin, le parcours est le fruit de toutes mes rencontres dans ces quartiers : des associations, mais aussi des personnes qui vont nous ouvrir des portes habituellement fermées.

 

M. 

Cette exposition sera présentée en deux parties, au Centre de conservation et de ressources et au fort Saint-Jean.

 

E. G.

 

La première partie, au Centre de conservation et de ressources, sera centrée sur les pains du désir créés par des habitants dans le cadre d’ateliers proposés par Ilaria au ZEF. Elle présentera seize pains en relation avec des objets des collections du Mucem choisis avec les participants aux ateliers. Dans la seconde, au fort Saint-Jean, c’est l’ensemble du projet qui sera restitué : la cabane de la Gare Franche, la balade urbaine, les objets des collections qui ont inspiré les ateliers, mais aussi les objets créés lors de ces ateliers (les pains et les porte-bonheurs), et un ensemble de photographies accompagné de textes sur le travail d’Ilaria.

I.T.

 

Ces trois années de résidence ont réuni près de 500 personnes en comptant tous les ateliers et les actions participatives. C’est une petite communauté que j’amène avec moi au musée ! Il est vrai que ce n’était pas facile d’intégrer tout cela dans l’espace restreint du fort Saint-Jean. Nous avons imaginé des dispositifs permettant de « regarder loin » dans le détail, dans le petit, dans les perspectives qui s’ouvrent dans l’espace.
J’avais le désir que le visiteur de l’exposition puisse vivre une expérience. D’où, par exemple, l’idée de reconstruire ma cabane, pour inviter le public à prendre place dans le projet. Les visiteurs auront eux aussi la possibilité de créer leur désir de regarder loin. Ce sera un moment de vie au sein de l’expo.

E.G.

 

Enfin, précisons que plutôt qu’un traditionnel « catalogue d’exposition », nous avons choisi d’accompagner le projet par l’édition de pochettes-surprises contenant chacune quatre ou cinq objets graphiques, et une surprise, variable d’une pochette à l’autre. Ces pochettes permettront de garder le souvenir de ce projet pluriel et, qui sait, pourront peut-être être enrichies par chaque propriétaire qui ainsi continuera à faire vivre le projet.

 

 

Découvrez la suite de l'exposition au fort Saint-Jean

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