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  • © Yohanne Lamoulère, Tendance Floue
    © Yohanne Lamoulère, Tendance Floue
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L’Île

Parcours d'images par l'artiste Yohanne Lamoulère
Mucem, fort Saint-Jean— Cour de la Commande
| Du mercredi 10 février 2021 au jeudi 15 avril 2021

  • Série réalisée dans le cadre du projet « Fragiles » du collectif Tendance Floue, grâce au soutien de Fujifilm

À partir de mercredi 10 février 2021, les espaces extérieurs du fort Saint-Jean se colorent des œuvres de la photographe Yohanne Lamoulère. L’Île, c’est un parcours en images à découvrir au gré de la promenade et des rêveries de la Marseillaise, qui nous amène avec elle « quelque part sur le Rhône, à une poignée d’encablures de la mer Méditerranée », sur une île minuscule, « au cœur d’une région sacrifiée ».

Avec Brune, sa fille, elle a fantasmé des images, glané des objets, construit des tableaux, « dans ce monde où le sauvage se mêle, sans cacophonie mais peut-être avec un peu de désespérance, à la création humaine ». Cette île, dont la photographe ne précise  pas la localisation exacte, nous sera pourtant familière : « L’île est partout parce que l’insularité est transposable, à l’échelle d’une ville, d’une famille, d’une maison ou d’un corps. Elle feint de nous raconter une histoire universelle. » On se souvient d’ailleurs qu’au siècle dernier, avant qu’on aménage une voie rapide à ses pieds, le fort Saint-Jean n’était autre qu’une île…


Série réalisée dans le cadre du projet « Fragiles » du collectif Tendance Floue, grâce au soutien de Fujifilm.
Yohanne Lamoulère

Yohanne Lamoulère naît à Nîmes en 1980. Diplômée de l’École nationale supérieure de la photographie d’Arles en 2004, après une adolescence passée aux Comores, elle vit et travaille à Marseille. Membre du collectif Tendance Floue, elle publie Faux Bourgs aux éditions Le Bec en l’air en 2018.

Note d’intention (texte intégral)

« Quand les mystères sont très malins, ils se cachent dans la lumière ; l’ombre n’est qu’un attrape-nigaud. La Camargue est un delta, le dépotoir d’un fleuve, une alcôve. Jusque-là il a coulé, rapide, sans avoir le temps de faire de la métaphysique, il a vécu. Dans ce delta il est sur sa fin, il va disparaître dans la mer, alors il s’alanguit, il flâne, il se partage, il se love sur lui-même, il rumine, il hésite, il récapitule ; tout ce qu’il a jusqu’ici charrié il le compulse, il le mélange, il le pourrit, il en tire gloire. Tout ce qu’il a arraché à ses bords, il en fait du limon, de l’humus et du sable. Tout ce qu’il a tué, il s’ingénie à le ressusciter, tout ce qui est mort en lui, il le fait vivre. La graine qu’il a transportée furieusement, ici il la cajole, il la couve, il la fait éclater. »

Jean Giono, Ennemonde et autres caractères, Gallimard, 1968.

Nous nous sommes retrouvés dans une maison sur l’eau quelque part sur le Rhône à une poignée d’encablures de la mer Méditerranée, cachés dans un bras du fleuve. Sur cette île minuscule, il n’y a ni électricité ni eau potable mais elle est un nid pour tous les vivants. L’endroit a été aménagé il y a plusieurs décennies par des utopistes, il est chargé de cette histoire et les stigmates sont encore là : bateaux échoués, architecture singulière, cabanes abandonnées, volières et terrains de jeux. En accord avec les bâtisseurs originels et les habitants actuels, nous ne dévoilons pas sa situation géographique précise. C’est un lieu où les choses essentielles sont fortement contradictoires : c’est extrêmement sauvage et très pollué, minuscule et immensément tellurique, un bout du monde tout proche des humains, de ce qu’ils sont de pire.

Certains disent que c’est une région sacrifiée, si jeune et déjà mortifiée, le rejet des usines est sans concession : 37% de cancers en plus rapportés au taux national. Pourtant les oiseaux nichent, les habitants demeurent et les paysages sont d’autant plus troublants qu’ils confèrent au fragile. Marais et sédiments jusqu’au firmament de sa disparition dans la mer, le fleuve et le climat ne peuvent plus aider que les salicinées et les salicornes : tout n’est déjà plus que soude et sel. Au loin les tubes et l’acier, les cheminées aux yeux ronds crachent et fument, claquent. C’est l’appât du gain qui fait que les hommes sont assez fous pour encore y construire des entrepôts, et les containers qui arrivent de Chine, dans une chorégraphie sans fin, repartent à vide.

Avec ma fille Brune qu’habituellement je ne photographie jamais, nous commençons à fantasmer des images, à glaner des objets. Pour construire ces tableaux, il faut se rappeler les contes, et composer avec ce que nous avons sous la main. Mais l’île est généreuse, elle nous offre un terrain de choix. Nous jouons entre nous, avec les corps : un masculin, un enfantin et moi derrière l’appareil. Le garçon, c’est l’homme à la moto des auto-tamponneuses. On sent que la fête foraine n’est pas loin, mais on ne sait pas si elle est encore en état de marche ou s’il ne reste que les machines, éteintes. Il est l’homme qui a rêvé la ville, mais comme dans les westerns un événement difficile est advenu et l’homme a dû faire d’autres choix, autrement plus raisonnables. La petite, c’est l’enfant redevenu sauvage. Celui qui hésite encore entre le petit cochon de l’histoire qu’il veut devenir, de Nif-Nif ou Nouf-Nouf, lequel me ressemble le plus ? Le désir de « cabanisation » est en chacun de nous, ce n’est peut-être qu’une question de temps.

Matthieu Duperrex, dans son ouvrage Voyages en sol incertain, une enquête qui lie l’histoire du delta du Rhône à celle du Mississippi, résume les choses ainsi : Rien n’est clair dans la distribution des rôles, et ce n’est pas simplement un désordre de nature psychologique, qui pourrait être arrangé par un peu de discipline psychique : la situation est intrinsèquement douteuse. Car où est ma place parmi les miens ? Comment se fait-il que nous passions outre le danger et l’imminence de la catastrophe, alors que nous savons que nous poursuivons l’édification d’un monde devenant tendanciellement invivable ? D’où nous vient cette désinhibition, cette capacité à produire de l’inconscience, de la négligence, alors que nous savons le coût de notre démesure ? Nous sommes partagés par une ligne de front, et nous sommes des deux côtés. »

Produire des photographies, c’est aussi produire de l’inconscience, tout en gardant dans un creux du ventre ce que le monde est, notre manière de l’habiter et de l’appréhender. Je continue à photographier l’île et son environnement post-humaniste, ce monde où le sauvage se mêle, sans cacophonie mais peut-être avec un peu de désespérance, à la création humaine. L’île doit rester ce qu’elle est devenue pour nous en 2020, ce « monde d’après » dont nous avons rêvé et qui n’est pas celui que nous voyons apparaître. L’île est possible partout parce que l’insularité est transposable, à l’échelle d’une ville, d’une famille, d’une maison ou d’un corps. Elle feint de nous raconter une histoire universelle. 

 

La presse en parle

Beaux Arts magazine France Culture

 


Activités et événements associés

  • Installation de Yohanne Lamoulère © Julie Cohen, Mucem

    Rencontre avec l'artiste photographe Yohanne Lamoulère

    Dimanche 18 avril 2021 à 11h00

    Ce week-end, le Mucem vous propose de rencontrer l'artiste photographe Yohanne Lamoulère qui a réalisé l’installation
    «…