Durant la fermeture du Mucem,

la programmation se poursuit en ligne et les Jardins du fort Saint-Jean restent ouverts au public de 9h à 18h 7jours/7
autour d'une installation de l'artiste Yohanne Lamoulère.

En raison des vents violents, l'entrée au fort Saint-Jean se fait uniquement par le 201 quai du Port via la Cour de la commande.

Les objets de l'attente

Printemps 2021—Les objets des collections


En attendant la réouverture du musée, l’équipe des conservateurs du Mucem vous propose une nouvelle série autour de... l’attente. Qu’elle soit courte ou interminable, joyeuse ou douloureuse, pleine d'espoir ou craintive, l’attente fait partie de notre quotidien, et peut-être plus encore, depuis un an. Nombreux sont les objets des collections du Mucem qui matérialisent ce sentiment. Découvrez-les sans attendre !
 

 


Présentoir à mets froids


 

Présentoir à mets froids, cuivre, laiton, argent © Mucem / Anne Maigret

Présentoir à mets froids, cuivre, laiton, argent © Mucem / Anne Maigret

cuivre, laiton, argent
2002.83.2

Alors que la réouverture des cafés et des restaurants se fait attendre, le soleil revient et les terrasses restent vides. Les repas se font en famille et à l’intérieur, mais nous pouvons commencer à sortir de son placard le présentoir à mets froids pour accueillir les beaux jours du printemps.
Le présentoir permet de servir plusieurs plats en même temps en les plaçant dans des alvéoles conçues à même le plateau. Cette ‘table-plateau’ ressemble beaucoup à notre table basse, si familière. Le plat principal est entouré de quatre mets d’accompagnement plus petits, protégés par des cloches. Ces accompagnements peuvent inclure du salé - pistaches, cacahuètes, kebbé froid, feuilles de vignes farcies, houmous, taboulé - comme du sucré - loukoum, confitures, gâteaux. L’aspect pratique de cette présentation en alvéoles et cloches est double : les convives ont le choix et personne n’a besoin de se lever pour assurer le bon déroulement du repas.
 
Lire la suite
Cet objet est probablement d’origine égyptienne et était utilisé par la bourgeoisie syrienne. C’est un exemple de mobilier haut-de-gamme d’un mouvement nommé Mamluk revival du début du XXe siècle. À l’époque, cette tendance plait aux Européens bourgeois amateurs d’intérieurs orientalisants ainsi qu’à la bourgeoisie syrienne et égyptienne. 
Les Mamelouks ont gouverné l'Egypte et la Syrie pendant trois siècles jusqu'à la conquête ottomane de 1517. La redécouverte de cet héritage autochtone sert à établir un « style arabe » et orientalisant, très à la mode en Europe. C’est une période particulièrement glorieuse et féconde durant laquelle les sultans, grands patrons des arts, ont encouragé la production d’œuvres d'art et d’architectures majestueuses. Il n’est pas étonnant que la bonne société syrienne et égyptienne en plein essor économique ait cherché à renouer avec les fastes du passé, en mécénant et commandant des œuvres rappelant cette glorieuse période et son faste artistique. Damas et le Caire avait alors développé le damasquinage, une technique consistant à incruster du cuivre et de l'argent dans un autre métal (ici du laiton). Mais les artisans du Mamaluk revival ne se contentent pas de reprendre les techniques anciennes. Ils retournent aux sources plastiques et esthétiques des XIVe, XVe et XVIe siècles. Notre présentoir s’inspire d’un objet phare du musée d’art islamique du Caire : une petite table hexagonale en cuivre incrusté d’argent, réalisée en 1327 pour le sultan mamelouk d’Egypte al-Nasir Muhammad par l’artisan Muhammad ibn Sunqur al-Baghdadi al-Sankari. 
La réputation de cette table était telle qu’elle a inspiré de nombreux artisans au Caire au début du XXe siècle, notamment dans les ateliers dirigés par Giuseppe Parvis, homme d'affaires et décorateur italien installé en Égypte. Il a été le pionnier de la production de meubles élégants adaptés au goût arabe et décorés avec des inserts en nacre et en métal. En vingt ans, il conquit le marché local en introduisant des meubles dans une société qui n’en possédaient alors que très peu. L’usage de table, en particulier, n’était pas commun : les repas étaient servis sur des plateaux de cuivre ou de laiton placés sur des supports pliants. Chez les plus fortunés, ces supports étaient décorés de marqueterie.
Aujourd’hui, un grand plateau est plus communément utilisé en Syrie afin de servir plusieurs petits plats en même temps. C’est donc en petit comité, autour d’une table basse, que l’on se retrouve. 
Durant cette période si particulière, où confinements et couvre-feux limitent énormément nos moments de partage, on se surprend à rêver d’un apéro-dînatoire convivial, que ce soit autour d’une table basse ou d’un présentoir de laiton incrusté d’argent et de cuivre.

Félicie Bajet, stagiaire au Service de la conservation
 

 


Vase en laiton


 

Vase en laiton, 1914, H. 23,5 cm, diam. 9,1 cm © Mucem / Anne Maigret

Vase en laiton, 1914, H. 23,5 cm, diam. 9,1 cm © Mucem / Anne Maigret

1914
H. 23,5 cm, diam. 9,1 cm
DMH1958.33.55.1
Ciselée, poinçonnée, incisée, la douille d’obus allemand en laiton, récupérée sur un champ de bataille du Nord-Est de la France, est décorée d’une scène animalière : deux oiseaux à crêtes affrontés, dans un paysage. Le motif apparaît dans un ovale sur le support cylindrique ; les parties travaillées sont mates et noircies tandis que le fond lisse est lustré.

L'art obusier représente la plus grande partie de la production des tranchées. Ce courant concentre l'opportunisme d'un matériau esthétiquement précieux à la malléabilité du métal. Jean-Jacques Lebel, artiste français collectionneur de ces douilles, les a érigées en cénotaphe pour les Poilus bricoleurs anonymes de tout bord. Il relève que dans l’horreur de la grande guerre, « les tranchées furent en même temps des zones de rêve, de créativité sauvage, de pensée libératrice » et que les soldats de toutes les Nations belligérantes, d’où qu’ils viennent, « sans se savoir ni se vouloir artistes, ont produit de véritables œuvres. »

Ici, un aigle juché sur un monticule de terre surplombe un coq en contrebas, hérissé, un peu déplumé, qui lève l’ergot pour le combat. Les deux oiseaux sont des emblèmes, le coq gaulois contre l’aigle prussien. Cet héritage est choisi dans l’Antiquité : en latin, Gaulois et coq étant homonymes (gallus) la fusion des termes a connu des fortunes diverses avant d’être adoptée avec le coq républicain. L’oiseau était associé à Mars et Asclépios, tandis que l’aigle impérial accompagne Jupiter, voire en devient l’avatar. Le fond est troublé de nuages ou de fumée. En-dessous, gravée en creux, la date 1914 et deux initiales G. F. : s’agit-il d’une seule personne, de deux rétameurs ou bien de deux amants, le soldat associant avec sa patiente pointe son initiale à celle de sa fiancée ?
Lire la suite
Ces douilles étaient bricolées dans les moments d’attente, pendant la guerre. Dans l’attente, il faut tuer le temps. Et la réalité de la guerre, c'est l'attente. L’attente tue les soldats à petit feu. L’attente, bien loin de l’ennui, est pleine d’appréhension. La principale peur est celle de mourir, et cela peut arriver à tout instant. Plus forte que l'attente du retour, elle pousse les soldats à penser au suicide comme moyen de lutter contre l'attente de la mort. L’autre attente est celle de l'attaque ennemie, qui peut surgir n'importe quand. Cette attente, telle un tunnel sans lumière au bout, n’a pas de temporalité. Sans échéance connue, entre deux bombardements, le soldat a un rythme, celui des jours et des saisons déjà, puisque les tranchées élémentaires sont dans la nature. L'attente du courrier, des colis, est une promesse de répit furtif, qui apporte des nouvelles du monde extérieur, hors de la puanteur, de la boue, de la saleté, des poux, de la gangrène, des canonnades assourdissantes, des silences suspects, de la peur, de l’excitation et de l’épuisement qui corrodent profondément les corps. Enfin, l'attente de la quille est une notion très abstraite ; comment la conceptualiser en enfer ? 
Pour tromper l'attente, le Poilu comme le Schützen doit trouver des dérivatifs. Contre la réalité de l’enlisement, s’ouvre un champ de possibles, parmi lesquels le sommeil, l'alcool qui désinhibe, déshumanise et aide à supporter les scènes d'horreur et à dormir, la cigarette, qui calme, scande des sursis et couvre les odeurs des hommes et de la putréfaction des corps. L’écriture des lettres est un moment intime, même dictée au camarade. Les jeux aussi occupent le temps, cartes et dés, alea jacta est. L'attente, au-delà de la lassitude, est vectrice d'émotions et de production. 
Le bricolage est une soupape, une façon de combler l’attente. C’est un art populaire dérivé des militaria qui naît dans les tranchées, des mains et de l’imagination d’hommes rongés par toutes sortes d’attentes. L’obus, objet industriel, arme de guerre, devient une création artisanale. La maîtrise technique, relativement basique, mâtinée d'astuce, imagine une ornementation sans limite ; il existe des douilles décorées de scènes érotiques. Cependant, les motifs récurrents sont végétaux, floraux, sous l’influence de l’Art Nouveau et de l’École de Nancy, dont le mot d’ordre « l’art pour tous » et « l’art dans tout » s’applique à ces douilles d’obus sculptées. La forme tronconique offre un support propice aux entrelacs. S’y trouvent aussi des symboles religieux ou d'appartenance, comme la croix de Lorraine. L'ornementation des obus porte une charge symbolique très forte. Les mentions de dates et de lieux, des signatures, souvent abrégées en initiales, personnalisent cette production, réalisée au cœur de l'action, qui a un rôle commémoratif et totémique. Ce phénomène est caractéristique de la Grande Guerre seulement.  
Les douilles d’obus coupées ont servi d’encriers aux écrivains des tranchés. Guillaume Apollinaire, lui-même blessé par un éclat d’obus allemand au bois des Buttes en mars 1916, est impressionné par la pyrotechnie des déchirements du ciel et des crépitements des fusillades. L’un des Calligrammes,  « Obus couleur de lune – il y a » déroule « Il y a un encrier que j’avais fait dans une fusée de quinze centimètres et qu’on n’a pas laissé partir ». Dans le poème Fusée « Tes seins sont les seuls obus que j’aime » témoigne que songer à l’être aimé est un antidote à la réalité.
C’est dans les tranchées, reconnaît Fernand Léger, qu’il eût la révélation de la puissance polyvalente de ces objets : « je fus ébloui par une culasse de 75 ouverte en plein soleil, magie de la lumière sur le métal blanc […]. Cette culasse […] m’en a plus appris pour mon évolution plastique que tous les musées du monde ».
Ainsi, les soldats, entre deux assauts, tuaient-ils l’attente d’une aurore nouvelle en confectionnant, à partir de restes d’objets faits pour tuer, des objets de souvenir que leurs proches garderont, surtout s’ils sont morts au front. Ce vase-obus montre l’aigle et le coq, qui étaient pour les Anciens des oiseaux psychopompes, messagers des âmes des morts vers les mondes souterrains.
Caroline Chenu, Chargée de collections et de recherches
 

 


Les âmes du Purgatoire


 

Les âmes du Purgatoire, Terre cuite sur un support de bois, Italie, Naples © Mucem / Anne Maigret

Les âmes du Purgatoire, Terre cuite sur un support de bois, Italie, Naples © Mucem / Anne Maigret

Terre cuite sur un support de bois
Italie, Naples
DMH1953.97.49.1-3
Le Paradis pour les bons, l’Enfer pour les méchants : le destin des âmes après la mort selon la théologie chrétienne est a priori assez simple. Mais qu’en est-il de ceux ayant été « ni tout à fait bon, ni tout à fait méchant » ? On considère dès le début du Ve siècle qu’il leur est possible de faire pénitence après la mort s’ils ne l’avaient pas suffisament fait avant : par l’intervention des vivants, à travers des messes, des prières et des aumônes faites en leur nom, leur âme peut être
« purgée » de ses péchés, et ainsi finir par rejoindre le Paradis.

Cette conception assez floue prend une forme concrète au XIIe siècle, quand des théologiens parisiens commencent à considérer que cette purification des âmes se produit dans un lieu spécifique, qu’ils désignent d’un mot nouveau : le Purgatoire. La plupart des fidèles se savent trop imparfaits pour accéder directement au Paradis, mais peuvent espérer le rejoindre après un passage plus ou moins long au Purgatoire, qui éloigne le spectre terrifiant de la damnation éternelle. Pour reprendre l’expression de Jacques Le Goff, « le Purgatoire a vidé l’Enfer », mais il en a aussi pris l’apparence, les âmes y étant de la même manière torturées dans les flammes, mais pour un temps seulement.
Lire la suite
Les âmes du Purgatoire sont donc en attente du Paradis et de la vision béatifique de Dieu. Encore faut-il être patient : la purification des âmes peut durer plusieurs milliers d’années. Mais les vivants ont la possibilité d’agir pour réduire cette durée : aux messes, aux prières et aux aumônes s’ajoutent les larmes, les jeûnes, les veilles, la restitution des biens mal acquis, ou encore le pèlerinage. A la fin du Moyen Age, la pratique du commerce des indulgences se développe, et Luther dénonce « ceux qui disent qu'aussitôt tintera l'argent jeté dans la caisse, aussitôt l'âme s’envolera [du Purgatoire] » dans le texte à l’origine de la Réforme protestante.
L’Eglise catholique réaffirme la validité du Purgatoire lors de la Contre-Réforme, et il continue à occuper une place centrale dans les pratiques de dévotion populaires. C’est ainsi le cas à Naples, où s’est développée la pratique de « l’adoption » d’âmes de pauvres anonymes, sans les moyens de faire dire des messes en leur nom, pour les aider à réduire la durée de l’attente au Purgatoire : certains fidèles napolitains choisissaient ainsi un crâne sorti de la fosse commune, auquel ils construisaient un petit autel et au nom duquel ils disaient des prières, bonnes actions qui devaient à leur tour leur permettre de rejoindre plus rapidement le Paradis. 
On trouve un écho de cette pratique dans le crâne représenté au centre de cette figuration du Purgatoire conservée au Mucem ; les âmes qui s’y trouvent – de toutes les catégories sociales, puisque le personnage sur la gauche est identifié par son couvre-chef comme un ecclésiastique – attendent d’en sortir grâce à la miséricorde du Christ et de la Vierge Marie, auxquels leurs grands gestes éloquents s’adressent. Mais ces gestes sont aussi destinés aux spectateurs : ce type d’objet se retrouvait dans des dizaines des petites chapelles de rue qui émaillent le centre de Naples, associées à un tronc où les passants pouvaient mettre de l’argent afin de faire dire des messes pour le salut des âmes du Purgatoire. Pour que leur attente soit la moins douloureuse et la moins longue possible.

Raphaël Bories, Conservateur du patrimoine

À découvrir également 

Trop mignon !  Les Trésors domestiques