3- Traduisibles / intraduisibles

L'intraduisible corps des langues

 

Les difficultés de traduction sont au cœur de la dernière partie de l'exposition. Les "intraduisibles" sont les symptômes de la différence des langues; c’est pourquoi ils sont si précieux : à travers eux, on enrichit et on complique sa propre perception du monde. On le montrera de manière très concrète et souvent ludique.

 C’est d’abord le « corps des langues » qui fait obstacle, matière sonore et signifiante, matière visuelle aussi via la typographie (Ed Lissitsky, "Veshch-Gegenstand-Objet"). On le rend perceptible au moyen des onomatopées, des idiotismes, des rébus, des chansons, tous les jeux sur le son et le sens (Dario Fo, qui a seulement l'air de parler anglais, allemand, italien...). Comment chante un coq anglais, comment miaule un chat chinois? Et la pluie qui tombe : des cordes et des hallebardes (en français), des pierres (en wolof), ou des chats et des chiens (en anglais) ? Avec le signifiant et l'équivoque, matérialisés dans les rébus, on touche au rêve et à l'absurde. Duchamp dessine un idiotisme, Pulled at four pins, qui n'a de sens qu'en français ! Un juke-box permet d'entendre "Comme d'habitude", "My way" en anglais, dans une dizaine de langues, et "Lili Marlene" passe avec sa traduction-transformation du nazisme à la résistance.

Carte réclame rébus : "il faut battre le fer pendant qu'il est chaud", fin XIXe – début XXe siècle, Paris, chromolithographie sur carton

Mucem,  Marseille

© Mucem

Carte réclame rébus : "il faut battre le fer pendant qu'il est chaud", fin XIXe – début XXe, Paris, chromolithographie sur papier

Mucem, Marseille

© Mucem

 

 

Le malin génie des langues

 

On touche ainsi à l’encombrant problème du « génie » des langues, rapport langue-peuple-culture, lieu par excellence des idées reçues. Pour les défaire ou les réinventer, nous proposons un détour, avec Nurith Aviv et Emmanuelle Laborit, par les langues des signes, qui signent  différemment le "ciel" et le "bleu", la « culture » ou l’« amour », en japonais, en américain ou en français.

Et Bertrand Lavier, dans  Polished, en montre l'emprise sur le quotidien en fabriquant douze dyptiques qui confrontent un protocole de fabrication et l’objet correspondant; le protocole dans sa version originale est en français, puis il est traduit et mène à la réalisation d’un deuxième objet, puis la traduction est traduite, etc.

Des génies singuliers, mais sans nationalismes. Une pluralité qui complique l'universel et fabrique un monde avec du divers.

 

Nurith Aviv en collaboration avec Emmanuelle Laborit, Signer en langues, 2016, film

Production Mucem / 24 images

© Nurith Aviv, 2016

 

Avec la singularité d'une langue, ses sonorités, ses équivoques, ses idiotismes, on touche à l’encombrant problème du « génie des langues", lieu par excellence des idées reçues, qui met en rapport langue, peuple et culture pour les souder trop souvent en identités closes. Entre l'universalité d'un logos que chaque dominant s'approprie sans même s'en apercevoir et des communautarismes résistants, par où passer? Le film "Signer en langues", inventé avec Nurith Aviv et Emmanuelle Laborit, se voudrait un tracé visible entre Charybde et Scylla. Je croyais d'abord en toute naïveté qu'il n'y avait qu'une langue des signes, à peu près la même pour tous. Rien de plus faux. Il y a des langues des signes comme il y a des langues "naturelles". Mais le détour que veut opérer ce film, ce qu'il permet peut-être de percevoir, c'est la manière dont peuvent exister des "génies" sans nationalismes. La culture, en langue des signes française, est un geste qui part de la tête; dans l'américaine, c'est un doigt - un individu- qu'une autre main entoure; dans la japonaise, deux mains qui s'emboîtent; en Inde, on prend la pose d'une statue. Nous embrassons le singulier pluriel de la culture.

 

Entre le même et l'autre

 

Chaque langue est d’abord une somme singulière d’équivoques, d’ambiguïtés motivées, évidemment incomparables, mais pourtant appropriables d’une langue à l’autre. Une langue, ça n'appartient pas, ça se partage, ça s'apprend, ça se vole. La littérature, brésilienne en particulier, avec “l’anthropophagie” d’Oswald de Andrade, et “l’intraduction” des Frères Campos, va jusqu'à ingérer la langue des Tupis comme celle de Gertrud Stein.

La traduction est une manière privilégiée d’inventer entre les langues.  Ce qui compte, au fond, c’est ce qu’il y a « entre ». Tout se passe dans cet « entre » : ni tout à fait le même, ni tout à fait un autre. C'est toute la problématique de la représentation, au fondement de la peinture, qui se trouve pour finir sollicitée, en deux scansions extrêmes écartées dans le temps : le triple autoportrait de Johannes Gumpp, et l’homme au chapeau de Markus Raetz, dont l’ombre projetée dessine… un lapin. On sort en traversant une représentation de "La représentation  impossible" de Magritte, où l'homme de dos face au miroir se reflète encore de dos. Y a-t-il un original ?

 

Johannes Gumpp, Autoportrait autre (Triple autoportrait), 1646, huile sur toile

Galerie des Offices, Florence

© Bridgeman images

Markus Raetz, Métamorphose 1, 1991, fonte de fer

Musée d'art et d'histoire, Genève

© Musée d’art et d’histoire, Ville de Genève,  inv. n° 1992-0001, photo : Peter  Lauri

© Adagp, Paris 2016