2. Les flux et les hommes

Traduction et invention des savoirs

La traduction ne se réduit pas à un simple processus de communication. Nous sommes les produits de la traduction, et c’est particulièrement sensible à Marseille, en Méditerranée, en Europe. De fait, « notre » civilisation s’est dessinée à travers ce que le Moyen Âge appelle la translation des savoirs, qui est aussi un transfert de pouvoir, d'une langue et d'une culture dominante à une autre ­— transferts du, et vers, le grec, le latin, l’arabe, routes de la traduction, comme il y a des routes de la soie.

Catalogue des étoiles fixes, manuscrit (papier), 1770. Bibliothèque nationale de France, Paris, Arabe 2491 - Folio 35v

© BnF

Astrolabe dit « carolingien » inscrit en latin. Catalogne (Espagne), Italie, Sicile ou France ?, Xe-XIe siècle ? Laiton gravé. Musée de l’Institut du monde arabe, inv. AI 86-31. Legs Marcel Destombes, Paris
© IMA/Fabrice Cateloy

 

Histoire d’Ali-Baba et des quarante voleurs, Epinal, 1850-1900

Lithographie.

Mucem, Marseille

© RMN-Grand Palais (Mucem) / Franck Raux

 

Le dispositif interactif « Les routes de la traduction » permet de suivre, comme si c'étaient des lignes de métro, les trajets de quelques grandes œuvres qui constituent la matrice des savoirs, des techniques, de l'imaginaire, de la pratique, à travers la Méditerranée et au delà. Les lignes ont pour nom Aristote, Euclide, Ptolémée, Galien, les Mille et une Nuits, Marx et Tintin; les stations et les changements sont Athènes, Rome, Constantinople, Alexandrie, Bagdad, Tolède, Padoue ou Londres... Au fil des traductions, manuscrits et objets techniques à l'appui, le visiteur est conduit à mettre en œuvre la perspective, à polir les lentilles d’une lunette, à fabriquer un astrolabe, à interroger l’intérieur du corps humain. Certaines œuvres, comme Les Mille et une Nuits, sont même fabriquées par leur traduction. D’autres, Marx par exemple, les affiches en témoignent, se répandent immédiatement comme des traînées de poudre. Quant à Tintin, le reporter du Petit Vingtième, il est traduit en autant de langues que la Bible.

 

 

 

Affiche russe « Vive la 3ème internationale communiste ! - Long live the third communist international ! - Evviva il terza internazionale communista ! – Es lebbe die dritte kommunistche internationale ! », 1917-1921.

Bibliothèque nationale de France, Paris

© BnF

 

Traduire la parole divine?

 

Mais peut-on traduire la parole de Dieu, révélée dans une langue par là même sacrée ?  Entre interdit et prosélytisme, les livres des trois religions révélées, Torah, Bible et Coran, entretiennent avec la traduction un rapport très différent que rendent visible les manuscrits et les éditions. A travers la tradition juive et son foisonnement herméneutique, on perçoit l’émergence de la notion même de traduction : le texte hébreu est presque toujours accompagné du targum, en araméen ; Talmud, Midrach, Hallakah, font partie intégrante de la transmission; et la Septante, traduction en grec de la Torah, est une commande juive ­—les quelques soixante-dix sages commis à cette tâche auraient même rendu un texte identique au mot près (lettre d'Aristée et plafond de Versailles)…

 

 

Bible A. T. Pentateuque avec le targum d’Onkelos et commentaires

de Salomon ben Isaac de Troyes, dit Raschi, xve siècle, manuscrit.

Bibliothèque nationale de France, département des manuscrits,

Hébreu 68

© BnF

Cardinal Francisco Jimenez de Cisnero, Bible polyglotte d’Alcalá,

Vetus Testamentum multiplici lingua nunc primo impressum […], 1514-1517

Bibliothèque nationale de France, bibliothèque de l’Arsenal, Fol T 1

© BnF

Deuxième moitié du Coran, avec traduction interlinéaire en persan, VIIIe-XIVe siècle, manuscrit.

Bibliothèque nationale de France, département des Manuscrits, Arabe 397

© BnF

La Bible chrétienne se déploie en langue latine avec la Vulgate de Saint Jérôme, patron des traducteurs que l'on représente à l'infini (portrait par Georges de La Tour, gravure de Rembrandt, mur des Saint-Jérôme); ses traductions sont à l’origine ou à la consolidation des langues vernaculaires et parfois des alphabets, avec Mesrop Mashtots pour l'arménien, Cyrille et Méthode pour le cyrillique, ou Luther pour l'allemand (portrait par Cranach). Le Coran, quant à lui, doit rester dans la langue de sa Révélation, l'arabe; mais on peut en traduire « le sens », comme en témoignent les premières versions juxtalinéaires, avec un mot sous un mot, en persan par exemple.

Lucas Cranach Le Jeune, Portrait de Martin Luther, 1546, huile sur bois, Musée international de la

Réforme, Genève

© Collection privée, Genève. En dépôt au Musée international de la Réforme

 

Comment d'ailleurs être sûr du sens? Les traductions, qui jouent sur les équivoques linguistiques, n'ont rien d'innocent. On en prend trois exemples, magnifiés par de grandes œuvres. Moïse karan, était-il "cornu", et un peu diabolique, comme celui de Michel-Ange, ou bien "rayonnant", comme chez Chagall - ou un peu des deux, comme Millet dans son "Autoportrait en Moïse"? Et Eve, est-elle née de la côte d'Adam, en femme soumise à l'homme dont elle est une partie, comme dans le plupart des enluminures, ou bien a-t-elle été créée "à côté" de lui, comme montre Rodin dans La Main de Dieu? Et à quoi ressemble donc l'arbre du bien et du mal? Est-ce un "pommier" par simple mégarde traductive -parce qu'en latin, malum avec un a court signifie "mal", et avec un a long "pommier"! Ou plutôt un figuier comme chez Blake, voire un champignon hallucinogène comme dans la magnifique petite abbaye de Plaincourault ?

 

Georges de La Tour, Saint-Jérôme lisant, XVIIe siècle, huile sur toile. Musée du Louvre, Paris.

© RMN-Grand Palais (musée du Louvre) / Jean-Gilles Berizzi

Catéchisme en image, n°58 - Le péché originel, Paris, fin du XIXe-début du XXe, chromolithographie.

Mucem, Marseille

© Mucem

 

 

 

La Tentation et le péché originel : Adam, Eve, le serpent, l’arbre en forme de champignon vénéneux, XIIe siècle, Chapelle de Plaincourault, Merigny. Fresque.

© Hellio-Vaningen

 

 

 

Le traducteur invisible : du drogman à l'artiste

 

Enfin, toutes ces traductions sont liées à des hommes, professionnels du doublage, interprètes, traducteurs, passeurs, qu’on fera sortir de leur invisibilité en proposant une cimaise de portraits, de Cicéron à Amadou Hampâte Bâ. L'installation de Muntadas joue avec le métier d'interprète. On pénètrera dans l’atelier du traducteur, avec Baudelaire, Mallarmé, Artaud, Pessoa qui réinventent Edgar Poe dans leur langue et pour leur compte de poète, chacun son "Corbeau", comme en témoignent les manuscrits et les ouvrages, en dialogue avec Manet et Odilon Redon. L'exposition et ses ateliers permettront à chacun de faire l’expérience critique du traduire, tant en dialogue avec des traducteurs  qu’en interaction avec des machines, dont on verra l'ancêtre -le "cerveau mécanique" de Georges Artsrouni.

 

Antoni Muntadas, On Translation : The Games, 1996, installation vidéo, Atlanta College of Art Gallery.

Barcelone, courtesy Antoni Muntadas

Antoni Muntadas © Adagp, Paris 2016

 

Edgar Allan Poe, Le Corbeau, traduction de Stéphane Mallarmé et illustrations par Edouard Manet, Paris, 1875. Texte imprimé et eau-forte. Paris, Bibliothèque nationale de France, département Réserve des livres rares

© BnF