1. Babel, malédiction ou chance ?

Politiques de la langue

Maquette du Monument à la Troisième Internationale (reproduction), d'après Vladimir Tatline et réalisée par les Ateliers Longépé, 1919-1979, bois et métal.

Centre Pompidou, MNAM-CCI, Paris.

© Droits réservés, photo © Centre Pompidou, MNAM-CCI, Dist. RMN-Grand Palais / Philippe Migeat

Yang Yongliang, Heavenly City - Skyscraper, 2008, impression jet d'encre.

 © Yang Yongliang

 

La diversité des langues s’est nommée  “Babel”, “confusion”. La tour de Babel ressemble aux ziggurats dont les sceaux-cylindres de l'empire de Babylone conservent l'empreinte, et le mythe biblique est là pour dire l’échec de la tentative d'une langue et d'un pouvoir uniques pour tous les hommes. Mais Babel, la pluralité des langues, est-ce vraiment une malédiction, un châtiment, ou bien plutôt une chance ?  On explore l’alternative à travers les représentations contradictoires de Babel, comme celles d'Abel Grimmer au tout début du XVIIème siècle, tantôt roses et heureuses, tantôt étendant leur ombre noire sur le monde; à travers aussi la mondialisation du mythe, tout aussi ambiguë, de la tour de Boulée dressée comme une cheminée d'usine à la maquette de la tour de Tatline, monument à la 3ème internationale, et de la Bibliothèque de Borgès aux explosions atomiques de Yang Yongliang...

Que se passe-t-il donc quand on fait le choix d'une seule langue, et qu’advient-il alors de l’autre et de sa langue ?  Il y a plusieurs types de langue unique, de l'esperanto (affiche Marseille) au globish, ce global english de communication mondiale (dont l'ancêtre fut peut-être la langue diplomatique inventée par le pharaon Akhenaton, retrouvée à Amarna), et aux pictogrammes de la Sonde Pioneer destinée aux extra-terrestres.

 


 

   

Lettre d'Amarna, lettre diplomatique internationale,

environ 1353-1335 avant J.-C., argile.

Musée du Louvre, Paris

© RMN-Grand Palais (musée du Louvre) / Franck Raux

Motif  d’une plaque-message équipant les sondes Pioneer de la NASA, 1972
© NASA, photo : Everett Collection/Bridgeman Images

Lettre d’Amarna et sonde Pioneer

Il y a plusieurs types de langue une. La Lettre d’Amarna et la Sonde Pioneer en sont deux exemples extrêmes, et pas seulement chronologiquement. La tablette d’argile date de XIV s. avant JC, et fut découverte en 1887 sur le site de Tell el-Amarna, en Moyenne Egypte, où le roi Aménophis IV (époux de Néfertiti), prenant le nom d’Akhénaton et instaurant le culte solaire du seul Aton, fonda sa nouvelle capitale. Elle s’adresse à un chef palestinien : «Vois cette tablette que je t’ai envoyée pour te dire d’être sur tes gardes... Sache que le roi se porte comme le soleil qui est dans les cieux», et elle est rédigée en akkadien, la langue diplomatique de l’époque, et écrite en caractères cunéiformes. C’est par excellence une langue internationale servant à communiquer, comme pourront l’être le grec, le latin, le français au XVIIème s., et l’anglais aujourd’hui.

La plaque embarquée par les sondes Pioneer 10 en 1972 et Pioneer 11 en 1973 est une «bouteille à la mer» cosmique lancée par l’humanité à destination des éventuels extraterrestres, et la NASA s’attend à ce qu’elle dure plus longtemps que la terre et le soleil. Sa lingua franca se compose de pictogrammes et de symboles. On y voit notamment le schéma d’un atome d’hydrogène; un homme et une femme nus, la main droite de l’homme levée en signe de salut, montrant le pouce opposable et l’articulation des membres ; la silhouette de la sonde Pioneer, à la même échelle ; des lignes de pulsars et un diagramme du système solaire permettant d’identifier l’origine des sondes. Il y va de l’invention plus ou moins scientifique d’un langage, non pas diplomatique mai interstellaire, pour nous présenter au-delà du monde connu.

 

 

Chéri Samba, Les Tours de Babel, 2008, acrylique sur toile.

Paris, collection privée

© Cheri Samba, photo : Matthieu Lombard/Collection privée

 

Politiques de la traduction

 

Mais la langue est toujours un enjeu politique, et l'importance accordée à la traduction dépend de la manière dont on considère l'autre, l'étranger : elle implique qu'on sache articuler les différences. Les anciens Grecs, fièrement monolingues, stigmatisent comme “barbare” celui qui ne parle pas comme soi : Blah blah blah, Mel Bochner met en scène l'onomatopée (comme Babel, babil, ou berbère) que devient la langue de l'autre, qu'il soit Perse comme sur les vases du Louvre ou "Long-nez" comme nous pour les Chinois.  On impose une langue, sa langue, par des décrets comme celui de Villers-Cotteret, ou celui sur le statut des langues régionales, par la colonisation (Chéri Samba, Les Tours de Babel dans le monde). D'autres politiques existent, à l'œuvre en Afrique du Sud par exemple, dont on présente la constitution en onze langues nationales, qui conserve partout le mot zoulou : ubuntu ("réconciliation"? "fellowship"? "nous sommes donc je suis"...).

 

Mel Bochner, Blah Blah Blah, 2011. Oil paint on black velvet. Two Palms gallery, New York

© Courtesy of the artist and Two Palms, NY

 

Logos / barbare

L’importance de la traduction dépend de la manière dont on conçoit l’autre, celui qui ne parle pas comme moi. Les Grecs, qui désignaient d’un seul et même terme, logos, le langage, la raison et leur langue, l’appelaient «barbare». Le mot est forgé sur une onomatopée que l’on trouve dans presque toutes les langues pour désigner cela ou celui qu’on ne comprend pas et dont, du coup, on n’est pas sûr qu’il parle. Barbare, comme blah blah blah, babil, bègue, berbère, comme Babel et Babylone. Blake représente Nabuchodonosor, le roi de Babylone, celui qui voulut au VIème s. avant notre ère relever la spectaculaire ziggourat au coeur du sanctuaire de l’Esagil, hagard, ensauvagé comme un animal, tel les monstres et prodiges de Pierre Boaistuau. Chaque culture, chaque peuple, peut se croire propriétaire de l’universel et des valeurs, au point de se demander si l’étranger -le guerrier scythe à la cuirasse chamarrée ou le caravanier au long nez de la période Tang- est vraiment un homme comme lui, un homme tout court.

C’est du grec, c’est de l’hébreu, c’est du chinois, disent les Français quand ils ne comprennent pas; en arabe, c’est du persan ou de l’hindi; en Chine, c’est, pour le meilleur, une écriture du ciel... Reste qu’au XVIIIème s., sur l’ « autre» bord de la Méditerranée, les cartes indiquent : «Barbarie».

 

Caravanier étranger, 618-907 (période Tang), polychromie, terre cuite

Musée national des arts asiatiques - Guimet, Paris

© RMN-Grand Palais (Musée Guimet) / Jean-Yves et Nicolas Dubois

 

Alabastre à fond blanc Guerriers scythes, Athènes, Vers 490 - 480 avant J.-C, terre cuite

Musée du Louvre, Paris

© RMN-Grand Palais (musée du Louvre) / Hervé Lewandowski 

 

 

  

 

  

Claire Fontaine, Foreigners Everywhere (Arabic/Hebrew), 2010, néon

Collection Lambert, Avignon

© Collection Lambert en Avignon, photo : Pascal Martinez / © Claire Fontaine

 

Foreigners everywhere et la Résolution 242

La série de néons de Claire Fontaine Foreigners Everywhere

(Étrangers partout) reprend le nom d’un collectif d’anarchistes de Turin combattant le racisme. L’installation clignote en hébreu et en arabe.

Elle surmonte dans l’exposition la résolution 242 des

Nations Unies, votée le 22 novembre 1967 à la suite de la Guerre des Six Jours, rédigée en anglais et en français.

Le Conseil de sécurité affirme que l’instauration d’une paix juste et durable au Moyen Orient doit, entre autres, comprendre l’application du principe suivant; en français :

«Retrait des forces armées israéliennes des territoires occupés lors du récent conflit»; en anglais : «Withdrawal of Israel armed forces from territories occupied in the recent conflict». Le représentant de la France a d’emblée émis une réserve expresse en faveur de la seule version française. «Des» n’est pas un partitif, c’est la contraction de «de les», article défini, et il désigne l’ensemble des territoires occupés. «Occupied territories» laisse ouverte la possibilité, devenue réalité, d’un retrait, simplement partiel, «de» certains territoires occupés. Les deux phrases ne dessinent pas la même carte de géographie. On touche avec cet exemple la différence structurale des langues (ici quant à l’article); mais on voit surtout la violence des interprétations soumises à intention.

 

 

La traduction partout toujours

 

A vrai dire, la traduction est une évidence. Elle existe sitôt que deux langues, cultures, civilisations, entrent en contact. Le visiteur est immergé dans la visibilité de ce processus : témoignages du passé et du présent, objets et documents bilingues, trilingues, multilingues... Des tablettes de Sumer et des lamelles de Pyrgi pour la fondation d'un temple étrusque, de la Pierre de Rosette ou de la stèle de Xi'an, aux étiquettes de vêtements ou aux menus de restaurants dans notre vie de tous les jours, la différence des langues, rendue sensible par celle des alphabets, s’accompagne de leur mise en rapport. Les objets présentés, monumentaux ou d’utilité quotidienne, font voyager dans le temps, dans l’espace, comme dans les technologies mises en œuvre (argile, pierre, parchemin, papier, tissu, métal, numérique). Aux grands témoins, répond le biotope de notre quotidien urbanisé, avec le concours de photographies légendées "Babel contemporaine", en partenariat avec Philosophie Magazine.

Enfin, avec le court film Marseille en v.o., on saisira le changement d'une langue à l'autre (dit "alternance codique"), à travers ces conversations plurilingues que nous pouvons entendre en passant dans la rue.

 

Pierre de Rosette, IIe siècle av. J.-C., granit, 112 × 76 cm

British Museum, Londres

© The British Museum, Londres, Dist. rmn-Grand Palais/The

Trustees of the British Museum

 

L’exposition présente une copie moderne :

Pierre de Rosette (copie moderne),

IIe siècle av. J.-C.

Plastique, 112 × 76 cm

Salon-de-Provence, musée de l’Empéri et musée de Salon et de la Crau

 

Lamelles de Pyrgi et Pierre de Rosette

Imparfaites en cela que plusieurs, passionnantes en cela que diverses. On a toujours voulu une langue unique, on a toujours traduit.

Pour déchiffrer une langue inconnue, comme pour briser un code, il en faut au moins une autre, avec des points de comparaison stables. «Qu’est ce que ça veut dire la métalangue, si ce n’est la traduction?». Parmi les premiers témoignages de traduction, les lamelles de Pyrgi. Ces trois fines lames d’or constituent la dédicace d’un temple étrusque, fondé à Caeré au VIème siècle av. JC, pour célébrer une divinité punique, Astarté, assimilée en étrusque à Uni, la Junon locale, dans le cadre de l’alliance entre Etrusques et Phéniciens contre les Grecs.

Deux lamelles portent un texte en étrusque et la troisième en punique : les archéologues qui les ont découvertes en 1964 ont cru trouver là une pierre de Rosette pour déchiffrer l’étrusque; tel n’est pas le cas, car le punique est une adaptation, ou un texte parallèle, plutôt qu’une traduction littérale. Do not lean out of the window/ e pericoloso sporghersi, en quelque sorte... La pierre de Rosette, elle, redécouverte en 1799 pendant la campagne d’Egypte, comporte trois fois le même texte, un décret de Ptolémée V datant de 196 av. JC, gravé en deux langues, l’égyptien à déchiffrer et le grec bien connu, et en trois écritures car l’égyptien est écrit en hiéroglyphes et en démotique (ou cursive égytienne). Les noms propres étrangers sont retranscrits phonétiquement, et Champollion finit par comprendre en 1822 que, comme il l’écrit dans sa Lettre à Monsieur Dacier «relative à l’alphabet des hiéroglyphes phonétiques des Egyptiens», l’écriture de cette langue est un mélange de signes phonétiques et d’idéogrammes. Le couronnement de son oeuvre, «ma carte de visite pour la postérité», la Grammaire égyptienne ou principes généraux de l’écriture sacrée égyptienne appliquée à la représentation de la langue parlée, sera publié post mortem par les soins de son frère.

 

   

Lamelles de Pyrgi, punique/étrusque, étrurie, VIe siècle av. J.-C., or, 18,5 × 8,7 cm

musée national de la Villa Giulia, Rome

© Bridgeman Images

 

L’exposition présente une copie moderne :

Lamelles de Pyrgi, punique/étrusque (copies modernes), étrurie, VIe siècle av. J.-C. Or, 18,5 × 8,7 cm

Rome, musée national de la Villa Giulia

 

Zineb Sedira, Mother Tongue, 2002

Installation vidéo, 5’

musée de l’Histoire de l’immigration, Paris

© Courtesy the artist and Kamel Mennour, Paris/London/Zineb Sedira. Adagp, Paris, 2016

 

Qu’est-ce qu’une langue maternelle?

Celle de sa mère, bien sûr, parfois aussi celle de son père quand ce n’est pas la même. A quoi vient s’ajouter celle du pays où l’on grandit. Trois écrans, trois générations, pour illustrer une situation courante de transmission et de rupture. La grand-mère, algérienne, parle arabe. La mère, Zineb Sedira elle-même, élevée par sa mère en France, parle arabe et français; et puis elle s’est installée en Angleterre et parle anglais. La petite-fille, la fille de Zineb Sedira, élevée en Angleterre par sa mère, parle français et anglais. Le couple mère fille se comprend toujours. Mais la petite-fille et

la grand-mère ne communiquent plus, elles prononcent quelques mots en anglais ou en arabe, elles échangent des regards, se sourient d’un air gêné, et regardent la caméra à la recherche d’un interprète. Pour le dire vite, l’émigration complique l’identité.