ENTRETIEN AVEC BARBARA CASSIN

COMMISSAIRE GÉNÉRALE DE L’EXPOSITION

 

« Le passage d’une langue à l’autre, c’est aussi la transmission des savoirs et la transmission des pouvoirs : de la Grèce à Rome, de Rome au monde arabe… »

 

Pourquoi une exposition sur la traduction ? Quel est son propos ?

Cette exposition est bâtie autour de deux grandes idées. La première, c’est que « notre » civilisation s’est construite à travers la traduction, par la traduction, au moyen de la traduction. En effet, le passage d’une langue à l’autre, c’est aussi la transmission des savoirs et la transmission des pouvoirs : de la Grèce à Rome, de Rome au monde arabe… Nous allons donc montrer comment la traduction participe à la constitution même des civilisations d’Europe et de Méditerranée.

Il s’agit d’autre part de mettre en évidence que la traduction, c’est un savoir-faire avec les différences. J’y vois un véritable enjeu de civilisation contemporain : si à l’école - plutôt que de dire « asseyez-vous », et « taisez-vous », ou « parlez français » -, on commençait à réfléchir « en langues », à partir de ce que les enfants savent, et à articuler leurs savoirs ; on aurait peut-être une autre manière d’appréhender la citoyenneté. C’est une exposition scientifique, mais aussi très politique.

 

En quoi la pluralité des langues est-elle condition de l’enrichissement du monde ?

Une langue, c’est comme un filet qu’on jette sur le monde. Et selon le maillage du filet, l’endroit où on le jette et le moment où on le fait, on ramène d’autres poissons. Si je vous dis « Bonjour », je ne dis pas « Salam » ou « Shalom » (« Que la paix soit avec vous »). Je ne dis pas non plus, comme les anciens Grecs, « Khaire » (« Jouis », « Réjouis-toi »), qui est encore différent du « Vale » latin (« Porte-toi bien »). On n’ouvre pas le monde de la même manière. La diversité des langues témoigne de la diversité des représentations du monde et des cultures. Les langues sont autant de visions d’un même monde… mais encore faut-il le construire.

 

Comment s’articule l’exposition ?

Elle se déploie en trois séquences. Nous allons d’abord partir du titre de l’exposition et nous interroger sur ce qu’est « Babel » : qu’est-ce que la pluralité des langues ? Est-ce une malédiction ou une chance ? Cette première séquence fait la part belle au merveilleux (tours de Babel, lamelles d’or étrusques, pierre de Rosette, etc.). La seconde est quant à elle plus scientifique : nous allons suivre les routes de la traduction à travers une installation interactive, comme un plan de métro dont les lignes sont Aristote, Euclide, Ptolémée, Galien, les Mille et une nuits, Marx et Tintin. En suivant ces routes de la traduction, nous suivons les changements successifs des œuvres, les manières dont elles s’enrichissent et se transforment à la confluence des langues et des savoirs, et puis ce que tout cela fabrique comme objets techniques.

 

C’est aussi dans cette seconde séquence que vous abordez la question de la « parole de Dieu »…

Peut-on traduire la parole divine ? Nous nous sommes intéressés aux trois monothéismes pour savoir quel est à chaque fois le rapport, dans la Torah, la Bible et le Coran, à la langue de la « révélation ». Chemin faisant, nous verrons aussi comment via les traductions de la Bible se sont, en partie, inventés les alphabets et fixées les langues vernaculaires d'aujourd'hui : l’allemand, l'arménien, le tchèque, le cyrillique …Tout comme le français. Nous nous intéresserons enfin à quelques contre-sens plus ou moins volontaires dans la traduction des textes sacrés : par exemple, Moïse est-il « rayonnant » ou « cornu ». Quant à Eve, a-t-elle été créée « de la côte » d’Adam ou « à côté » d’Adam ?

 

Les difficultés de la traduction sont au cœur de la dernière partie de l’exposition…

Qu’est-ce qu’on traduit et qu’est-ce qu’on ne traduit pas ? Ce qui ne se traduit pas, c’est le « corps des langues » : la matière sonore et signifiante, aussi singulière que la différence des caractères en typographie … On le fait voir et entendre à travers des rébus, des œuvres musicales, poétiques et plastiques, dont un « idiotisme » de Duchamp.

L’exposition se conclut par une tentative de montrer que ce qui compte, au fond, c’est ce qu’il y a « entre ». La traduction est une manière privilégiée d’inventer « entre » les langues. Tout se passe dans cet « entre » : ce n’est ni tout à fait la même chose, ni tout à fait une autre… Comme l’homme au chapeau de Markus Raetz, dont l’ombre projetée dessine… un lapin.