II - LES TECHNIQUES ET LEURS DETOURNEMENTS

Notamment dans les années suivant la seconde guerre, Picasso, à l’occasion de rencontres fortuites ou provoquées, s’intéresse à des techniques qui nourrissent ses recherches plastiques. Il est intéressant de noter que chacune de ces aventures partagées, avec un artisanat ou une profession bien spécifiques, est liée avec une personne ou un atelier dont Picasso sait à la fois s’instruire et se libérer très rapidement.

 


 

1/ Le bois

Marqué par sa rencontre de jeunesse avec Paco Durrio (1868-1940), Picasso se souvient longtemps du travail de Gauguin auquel l’a initié son ami basque. Les œuvres en bois sont sans doute la part de cet héritage qui marque le plus le jeune Picasso. Quelques pièces anciennes sont toujours conservées et éclairent parfaitement cet ancrage dans le rêve de « l’art dans tout ». Par ailleurs, au musée Picasso de Paris, un ensemble peu connu d’œuvres en bois sculptées au couteau autorise des perspectives troublantes avec l’art dit des bergers (cannes, petits objets…) que Picasso devait certainement connaître, notamment après l’expérience de Gosol et Horta qui lui avait ouvert la voie du cubisme.

 


 

2/ La céramique

La céramique utilitaire fait partie de l’environnement du jeune Picasso dans son enfance, antérieure à l’arrivée des instruments et récipients en métal manufacturés. L’artiste s’en empare très tôt avec des assiettes ou des carreaux peints et même avec une première pignate décorée lors de son arrivée à Paris. Dans les années 1920, avec Jean Van Dongen, l’idée d’une première série de vases décorés confirme un intérêt réel. Mais c’est à la fin des années 1940 qu’avec l’atelier Madoura animé par Jean et Suzanne Ramié, Picasso va accomplir, sur la côte d’Azur, à Vallauris, petite cité communiste de tradition potière depuis l’antiquité, son œuvre en terre, riche de plusieurs milliers de référence, qui bousculera définitivement le monde de la céramique d’artiste.

 

Pour insister sur l’ancrage de cette œuvre en terre dans les sources ressurgies de formes ancillaires de son enfance, Picasso en a sacralisé certaines, souvent utilisées ou reprises, comme les pignates qu’il couvre notamment de motifs à l’antique, les poêlons qu’il transforme en masques de théâtre, les gazelles d’enfournement sur lesquelles apparaissent des portraits évoquant ceux du Fayoum égyptien, les gus transformés en insectes étranges, et les tomettes, supports à scènes antiques ou tauromachiques, ou ailleurs véritables sculptures bifaces reprenant les grands thèmes picassiens du moment comme la chouette. Dans ces sacralisations de références populaires, le rapport à la terre est souvent particulièrement fort et évident.

 

Un autre aspect de ce travail semble faire jeu avec la production de céramiques-souvenirs qui animent alors les étals de Vallauris avec leurs émaux tape-à-l’œil et dont Picasso s’empare par exemple dans ses assemblages de poissons sur des assiettes aux généreuses et traditionnelles formes Louis XV. Une suite pratiquement inédite d’assiettes à pans coupés, décorées comme des souvenirs pittoresques de la cité potière, témoigne aussi de ces résonnances inattendues.

 


 

3/ L'orfèvrerie

La tradition d’orfèvrerie, héritée du passé arabo-andalou, est un élément fort de l’artisanat espagnol. La rencontre avec l’orfèvre François Hugo qui anime, près d’Aix-en-Provence, un atelier proche d’artistes et de créateurs de mode, permet à Picasso de construire un remarquable ensemble de grands plats et de compotiers en argent décorés selon la technique du métal repoussé.

 

Cette séquence suit immédiatement l’évocation de la céramique parce que les deux expériences sont liées. En effet, les grands plats en argent reprennent leurs équivalents en pâte blanche édités par Madoura. Mais le changement de matériau induit un vrai basculement qui prouve de façon éclatante la porosité entre ces incursions dans le monde de l’artisanat et les gestes de l’artiste, graveur ou même sculpteur.

 


 

4/ La linogravure

Déjà évoquée dans la séquence consacrée à la tauromachie avec quelques affiches composées pour les saisons taurines de Vallauris, cette technique est utilisée par Picasso notamment dans l’atelier d’Hidalgo Arnéra qu’il rencontre également sur la côte d’Azur. Une suite complète d’affiches pour les expositions annuelles de céramiques à Vallauris crée un ensemble particulièrement saisissant, en même temps qu’elle paraît, avec sa régularité, revendiquer l’inscription de Picasso dans la communauté artisanale des céramistes vallauriens.

 

En fait, cette technique avoue, par les effets de contrastes colorés, l’héritage de la xylographie. Rapprochées d’un ensemble d’imagerie populaire, les linogravures de Picasso expriment certes cette dette, mais elles montrent aussi toutes les audaces d’un artiste qui bouscule sans retenue son modèle. 

 


 

5/ Le tapis

Très lié à la gravure par les effets d’aplats colorés qu’il impose avec des dessins très simples et souvent monocolores, le travail de Picasso pour l’art du tapis, auquel il s’adonne en partenariat avec l’atelier de Marie Cuttoli (1879-1973), constitue un ensemble très lumineux et ambitieux. Des perspectives intéressantes permettent de lier cette production au monde du tapis populaire – par exemple le tapis boucherouite marocain – avec ses teintures simples, ses variations colorées et ses effets de matières.

 


 

6/ Le métal et le béton

 

            Les rencontres avec Lionel Prejger et avec Carl Nesjar vont susciter chez Picasso une extraordinaire production de sculptures en tôle découpée et en béton gravé. Dans leur simplicité de graphisme et de mise en œuvre, ces sculptures jouent de ressemblances troublantes avec les nouveaux supports de la publicité qui envahissent alors l’espace public et dans lesquels certaines de ces œuvres trouvent parfois leur aboutissement, dans des proportions alors ambitieuses, voire monumentales.