I - DES OBJETS ET DES THEMES FETICHES


1/ Coiffures et costumes populaires

De nombreux portraits, même tardifs, arborent des éléments de costumes traditionnels. Autour de l’emblématique mantille, le motif des coiffes féminines abonde dans l’œuvre, peint, gravé et dessiné. La femme ainsi parée revendique un statut d’icône d’hispanité. Et s’il profite à merveille des opportunités graphiques que lui offre la résille des dentelles, Picasso inscrit aussi très lucidement ce jeu plastique dans une parfaite appréhension des codes sociaux que signent ces accessoires, évoquant tour à tour la pudeur des vierges en voiles blancs et la séduction des regards perçant à travers les arabesques noires des motifs chantournés.

 

Dans un autre registre, Picasso s’empare très tôt des baratines masculines, fortement inscrites dans l’image virile de la mythologie populaire catalane, pour construire de remarquables portraits cubistes qui s’impriment alors dans la quête primitiviste puisée par ailleurs à l’énergie stimulante de l’art africain.

 


 

2/ Les instruments de musique

La guitare est bien sûr un motif d’identité hispanique et l’icône de la musique populaire qui a accompagné l’enfance puis la jeunesse bohème de Picasso à Barcelone. Elle est à l’origine d’œuvres essentielles comme les collages cubistes et fait assurément partie des emblèmes de l’inspiration de l’artiste qui l’évoque tout au long de son œuvre.

Objet en volume, motif peint, fétiche des saltimbanques qui peuplent l’œuvre de Picasso, la guitare n’est pas seule dans cet orchestre silencieux. La mandoline, par exemple, apparaît fréquemment comme dans le magnifique assemblage que le musée Picasso de Paris a accepté de prêter à l'exposition.

 


 

3/ Le cirque

L’importance du cirque dans l’œuvre de Picasso est une évidence qui s’impose très tôt et qui dure dans l’inspiration du peintre. Véritable évènement et rassemblement populaire, ce spectacle suscite chez Picasso un enthousiasme jamais éteint et apparaît dans des créations de techniques très variées. Les figures de saltimbanques dans les périodes rose et bleue marqueront toute l’iconographie circassienne du XXe siècle en insistant sur cette aristocratie plébéienne qui est une image forte et inédite de l’artiste. Le motif de la piste et les rites du spectacle nomade font évidemment clairement écho au monde et à l’espace de la tauromachie.

 

Au cirque s’attache, chez Picasso, tout un cortège de masques et de parades populaires qui traversent l’œuvre de l’artiste. Et si le thème du chapiteau et de la bohème circassienne hante toute l’inspiration de la peinture moderne dans le sillage, notamment, de l’impressionnisme, il prend chez Picasso une ampleur exceptionnelle.

 


 

4/ La tauromachie

Véritable motif identitaire et iconique de l’Espagne éternelle, de l’Espagne martyre et de l’Espagne perdue, la tauromachie prend, notamment à partir des années 1930 et après la seconde guerre mondiale, une place essentielle dans l’inspiration de Picasso. Ce rite absolu de l’hispanité - et donc de l’identité de l’artiste – s’inscrit comme le cœur de ce parcours, avec toute la richesse des techniques (peinture, sculpture, dessin, gravure, céramique, affiche…) qu’utilise Picasso pour l’évoquer et l’invoquer.

 

Il existe évidemment de nombreuses œuvres évoquant la scène tauromachique comme un espace rituel et créatif, mais d’autres abordent tel ou tel détail de la tradition ou de la geste taurine ou construisent une véritable galerie de portraits de toreros. Cet ensemble constitue presque une exposition dans l’exposition en insistant sur l’attachement de Picasso à ces rendez-vous dramaturgiques dont il crée même une tradition à Vallauris, avec ses affiches, ses assemblées médiatiques et ses convives jusqu’à l’ultime séance et sa mise à mort illégale.

 

Dans cette présentation, le très joli film du cétramiste Robert Picault (1919-2000), conçu avec Picasso qui le nourrit de ses découpages, crée une animation très efficace de poésie et d’invention.

 


 

5/ Les jouets

Pour chacun de ses enfants, Picasso a réalisé des jouets dans des matériaux divers. Le jouet est aussi un élément plastique signifiant qui apparait dans des portraits, souvent en reprenant des objets très simples, comme le traditionnel cheval à tirer en bois et papier mâché. Les collections familiales conservent des témoignages souvent émouvants de cet intérêt pour le ludique et le monde de l’enfance. Certains découpages, par exemple, avec leur naïveté feinte, semblent presque des dessins d’enfants avec l’usage très appuyé des crayons de couleur.

 

Par ailleurs, ces jeux et jouets peuvent être des échos ou des résonnances d’autres travaux de l’artiste, notamment dans le monde de la sculpture. Ainsi Lionel Prejger, évoque, dans ses souvenirs que la première sculpture en métal qu’il ait réalisée avec Picasso est un cheval à roulettes, en tube, que l’artiste destinait à Bernard, son petit-fils. Et, pour l’une de ses sculptures d’assemblage les plus célèbres, la Guenon et son petit, Picasso utilise les petites voitures de son fils Claude pour construire la tête de l’animal. De telles œuvres annoncent cette question formelle de l’utilisation d’objets ou de gestes techniques du quotidien pour une création statuaire qui conclut le parcours de l’exposition.

 


 

6/ La colombophilie

L’apparition de la colombe dans l’imagerie politique de la guerre froide est certes liée à l’engagement de Picasso au Parti communiste français. Et le succès de cette icône contribue durablement à créer l’image d’un artiste populaire. Mais ce motif peut également être relié à la tradition de la colombophilie très prégnante en Espagne. Une œuvre du père de Picasso, montrant dans un style très naturaliste l’intérieur d’un pigeonnier, ancre ce sujet dans l’enfance espagnole du peintre et, à la Californie, sur les hauteurs de Cannes l’artiste aménagera son pigeonnier, à l’origine d’une remarquable série de toiles aujourd’hui conservée à Barcelone. A la même époque, coupant dans des lastres de terre comme dans des feuilles de papier, Picasso construit des pigeons en pliages,  sorte d’origamis japonais. D’autres oiseaux naissent de la déformation, rapide et précise à la fois, de bouteilles en terre molle que vient de tourner Jules Agard dans l’Atelier Madoura.