ENTRETIEN AVEC LES COMMISSAIRES DE L’EXPOSITION JOSÉPHINE MATAMOROS ET BRUNO GAUDICHON

En quoi les arts et traditions populaires trouvent-ils un écho dans l’œuvre de Picasso ?

 

Picasso était très marqué par ses racines. Cette pérennité des sources populaires intervient de deux façons : par des thèmes récurrents dans son œuvre, liés à des pratiques populaires et culturelles (la mantille des femmes espagnoles, les instruments de musique, le cirque, la tauromachie, la colombophilie, etc.), mais aussi par cette préoccupation qui l’anime au sortir de la guerre, celle de faire évoluer son œuvre par des incursions dans des domaines nouveaux comme l’artisanat d’art (la céramique, l’orfèvrerie, la linogravure, etc.). Enfin, il nous a semblé important de montrer quelle fut son approche de la sculpture, notamment après-guerre, dans une période faste de recherches : il crée alors des sculptures d’assemblage avec des objets trouvés, des objets simples, populaires. L’une des plus célèbres est La tête de taureau (1942), créée avec un guidon et une selle de bicyclette. Ce qui est intéressant, c’est qu’il ne part pas de l’œuvre à faire ; c’est l’objet trouvé qui en devient le stimulus. Il ne s’agit pas pour lui de faire du bricolage, mais de traduire le pouvoir évocateur de l’objet.

 

Dans l’exposition, de quelle façon va s’opérer la mise en miroir des œuvres de Picasso avec les objets issus des collections du Mucem ?

 

Montrer les objets ayant directement inspiré Picasso s’avère impossible car ceux-ci sont avalés par l’artiste dans les œuvres elles-mêmes. Mais nous avons pu trouver dans les collections du Mucem des objets pouvant tout à fait illustrer ses préoccupations. Ainsi, dans chaque salle de l’exposition, seront présentés, d’abord, quelques objets en écho avec le thème abordé. Ajoutons enfin qu’il existe des liens entre Picasso et le Mucem : il ne faut pas oublier que Picasso a bien connu Georges Henri Rivière, le fondateur du Musée des arts et traditions populaires (dont les collections ont rejoint celles du Mucem, ndlr) ; à une époque où l’on a justement reconsidéré l’objet populaire : muséifié par Rivière et sacralisé par Picasso, qui l’intègre dans ses œuvres.

 

Cette exposition propose une nouvelle grille de lecture de l’œuvre de Picasso…

Une rétrospective pour des artistes comme Picasso, cela n’a plus vraiment de sens aujourd’hui. Nous proposons donc, en effet, une nouvelle grille de lecture de son travail, qui n’a encore jamais été explorée. Cette question de l’importance des arts et traditions populaires dans l’œuvre de l’artiste nous permet de créer un fil nouveau dans la découverte de Picasso.

 

L’exposition mêle chefs-d’œuvre et pièces inédites. Quelques exemples ?

Nous avons en effet des œuvres importantes et célèbres, notamment dans la salle des sculptures d’assemblages avec La Guenon et son petit, dont la tête est constituée de deux petites voitures que Picasso avait piquées à son fils : c’est une icône. Sans parler du tableau l’Acrobate, œuvre magnifique, très ancrée dans sa passion pour le cirque. Quant aux pièces inédites ou peu montrées, elles sont nombreuses : citons par exemple l’ensemble de carreaux créés par Picasso avec Derain, présenté en France pour la première fois ; ou les trois compotiers en argent faits avec François Hugo, qui devraient étonner beaucoup de monde. Sans oublier la série des affiches en linogravure créées pour les expositions annuelles de céramique de Vallauris. On les a toutes, c’est une première. Et puis ces grands tableaux tauromachiques absolument extraordinaires, et très peu vus… Nous avons bénéficié d’un grand nombre de prêts de collections particulières, ce qui nous permet d’avoir des pièces très rares.

 

Qu’est-ce qui vous a le plus marqué durant vos recherches pour cette exposition ?

 

Le fait, justement, que cette nouvelle grille de lecture devenait une vérité. Nous avons pu vérifier que cette question des arts et traditions populaires avait du poids dans l’œuvre de Picasso. Au fil de nos recherches, en défaisant la pelote, certaines choses prenaient un sens nouveau. Nous avons relu les textes de Sabartès : il y évoque notamment un tableau peint par le père de Picasso, Le Pigeonnier, comme un élément très marquant pour l’artiste ; et sa passion pour la colombophilie se verra d’ailleurs illustrée par une magnifique suite d’œuvres. La preuve que ce côté matriciel de son enfance prend une importance immense et transparaît dans ses thèmes et ses techniques. Ce Pigeonnier, Picasso ne l’avait jamais revu depuis son enfance (il s’était engagé à ne plus revenir en Espagne tant que Franco était au pouvoir). Nous l’avons retrouvé, et il sera dans l’exposition.

 

Entre cirque, musique et tauromachie, et de l’artisanat d’art à la sculpture, cette exposition explore l’œuvre de Picasso dans toute sa richesse. Et réserve son lot de surprises !

 

Cette capacité à rebondir sur tout ; de faire, de tout, les pièces d’un puzzle plein de surprises, c’est le génie de Picasso. Nous espérons proposer une exposition dynamique et jubilatoire… Tout en restant sérieux dans notre propos ! La scénographie proposée par Jacques Sbriglio et son équipe devrait d’ailleurs aider à cet émerveillement que nous souhaitons. Cette part du jeu est très importante dans la construction de l’œuvre de Picasso, qui savait allier distance et profondeur avec une facilité déconcertante.

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Commissaire
Joséphine Matamoros a dirigé le Musée d’art moderne de Céret de 1986 à 2012, le musée d’art moderne de Collioure depuis...
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Joséphine Matamoros et Bruno Gaudichon ont été co-commissaires des expositions Picasso. Objets de peintre/peintre d'objets...