Mucem, Mai 68 et les œuvres contestataires

Mai 68 et les œuvres contestataires: Aux arts, citoyens !

Mouvements contestataires, mouvements sociaux… le Mucem conserve la mémoire de ces manifestations qui ont marqué l’histoire. Affiches, prospectus et banderoles sont les fragiles témoins de ces rassemblements populaires. Découvrez une sélection des créations de Mai 68.

Dès l’été 1968, le musée national des Arts et Traditions populaires, ancêtre du Mucem, a rassemblé un lot d’affiches réalisées par des étudiants de l’école des Beaux-Arts de Paris au cœur-même des manifestations de Mai 68.


Les Beaux-Arts dans la lutte


Le premier mouvement étudiant de Mai 68 appelait de ses vœux une réforme profonde du système éducatif et universitaire en France, entre autres revendications sociales et culturelles. Les universités et certaines écoles supérieures sont devenues, pendant ces événements, des lieux de réflexion et d’élaboration de nouvelles formes d’enseignement, en même temps que des lieux de contestation et de résistance aux forces de l’ordre. Tout le «Quartier latin», où se trouvent de nombreuses écoles et universités à Paris, était au cœur de manifestations qui furent parfois violentes. Le Mucem conserve ainsi un pavé en granit lancé par des manifestants et qui a traversé la vitrine d’un chapelier sur le boulevard Saint-Michel le 25 mai 1968—il a été acquis par le musée avec l’ensemble de la boutique (1977.62.122).

A cette date, les étudiants occupent l’Ecole des Beaux-Arts depuis déjà dix jours. Ils y organisent un «Atelier populaire ex-école des Beaux-Arts», et c’est ainsi qu’ils ont signé certaines de leurs créations (par exemple : 1968.48.12). Cet atelier devait éditer et vendre des lithographies pour financer le mouvement étudiant. Mais ces créations ont eu un tel succès parmi les manifestants qu’il a fallu adopter une méthode plus rapide, la sérigraphie, capable de fournir plus de 2000 affiches par jour.


Revendications !


Les revendications sociales qui ressortent des affiches conservées au Mucem sont représentatives des convictions et des attentes du mouvement. On y retrouve en bonne place des messages dénonçant le manque de liberté des médias, presse, radio et télévision (1968.48.38). L’ORTF, l’Office de radiodiffusion-télévision française, dont le logo à ellipses est représenté bardé de fils barbelés symboles de répression e d’interdiction (1968.48.16), est accusé d’être asservi à un gouvernement conservateur et réactionnaire soumis au général de Gaulle.

Une affiche représente ainsi un petit personnage gesticulant, portant un uniforme militaire et un képi de général de brigade à deux étoiles, comme de Gaulle. Mais la tête de ce curieux général a été remplacée par un écran de télévision – celui-là même qui diffusait, d’après les manifestants, la voix du gouvernement – et ses membres sont marqués des sigles des principaux canaux de télévision et de radiodiffusion français : l’ORTF, qui constitue le tronc et l’organe principal de ce monstre moderne, ainsi que RTL et EUR.1 (pour Europe 1), qui forment ses bras menaçants (1968.48.31).

Une autre affiche représentant la République bâillonnée ou censurée (1968.48.19) critique la censure morale, imposée sous la forme d’un rectangle blanc qui apparaissait en bas de l’écran de télévision pour indiquer une émission au contenu jugé indécent. Ce genre de mesure était contraire aux aspirations de libération sexuelle des jeunes militants de Mai 68.

La figure du général de Gaulle, alors président de la République, apparaît régulièrement dans ces affiches contestataires. Pour les étudiants en 1968, l’ancien chef de la Résistance n’a plus le prestige dont il jouissait à la Libération. Cette nouvelle génération, née après la seconde guerre mondiale, n’a pas connu la guerre mais a été élevée dans une France traumatisée par l’Occupation et le souvenir du nazisme. C’est pourquoi, par un geste particulièrement provocateur, le Général est représenté comme l’ennemi d’hier, le bras levé dans un salut nazi (1968.48.14, 1968.48.7). Et derrière le Général, c’est tout le gouvernement qui est attaqué – par exemple à travers Roger Frey, ancien ministre de l’Intérieur (1968.48.27) – ainsi que la répression policière (1968.48.10, 1968.48.43).

Parmi les affiches du Mucem, plusieurs soutiennent les mouvements de grèves (1968.48.13, 1968.48.17) qui se sont multipliés à l’été 1968 dans les universités, le métro parisien et la RATP (1968.48.3), et surtout dans les usines comme celles de Renault, à Boulogne-Billancourt et Flins, ou encore de Citroën (1968.48.25, 1968.48.61, 1968.48.50).

Dans la même veine, la force de la lutte en marche est souvent invoquée par des représentations et des jeux graphiques symbolisant l’unité des manifestants, rassemblés par exemple en une foule serrée formant une flèche, symbole de l’action et du progrès (1968.48.26). En soutien aux revendications des travailleurs, ces derniers sont également représentés unis, notamment en une silhouette formant un corps cohérent et solidaire (1968.48.4) ou solidement accoudés et unis contre un patron qui tente de les séparer (1968.48.28).


Le musée au cœur de l’actualité


L’école des Beaux-Arts de Paris a été évacuée par la police municipale au petit matin du 28 juin 1968. Les policiers n’y ont trouvé qu’une centaine d’affiches et quelques pots de peinture, mais pas l’imprimerie clandestine sur laquelle ils espéraient mettre la main. Les affichistes frondeurs avaient certainement anticipé la descente et déménagé par avance leur atelier.

Or les archives du Mucem témoignent que des étudiants de l’Atelier populaire ont fait porter certaines de leurs affiches au musée, à l’attention de son directeur Georges Henri Rivière, le 4 juillet 1968, donc une semaine à peine après l’évacuation des Beaux-Arts. Les archives témoignent aussi que ces affiches n’étaient pas les premières livrées. Mais le musée n’a pas limité ses acquisitions seulement aux créations du mouvement parisien.

Les grèves de Mai 68 ont mobilisé et immobilisé la majorité des grandes villes françaises, où les étudiants et les travailleurs ont relayé l’insurrection née dans le Quartier latin. Ainsi en février 1969, alors que les événements étaient encore frais dans les mémoires et d’une actualité brûlante, une enseignante marseillaise, sur les conseils du conservateur du musée Cantini, a offert au musée des Arts et Traditions populaires un lot de quarante-trois affiches réalisées par l’Atelier populaire de Marseille. Les revendications à Marseille étaient d’ailleurs les mêmes qu’ailleurs, par exemple la lutte contre les droites réactionnaires comme l’Action française, assimilée à un gros rat (1969.25.1), des protestations contre un Etat bureaucratique et répressif (1969.25.31 ; 1969.25.17), ou encore la revendication d’une réelle implication des jeunes dans la vie publique (1969.25.35).


Les affiches qui ont marqué l’histoire


Pour le MNATP, ces œuvres étaient des acquisitions importantes comme exemples d’art populaire. Réalisées par des étudiants en art, elles sont d’une qualité plastique quasi-professionnelle et représentaient l’actualité brûlante de la création graphique à la fin des années 1960.

Aujourd'hui leur intérêt artistique est indéniable et certaines d’entre elles ont marqué l’histoire. C’est le cas notamment d’un dessin représentant l’ombre du général de Gaulle, reconnaissable au grand nez, aux grandes oreilles et au képi dont on l’affuble souvent dans les caricatures, posant sa main sur la bouche d’un jeune homme dont les yeux fixent le spectateur, le prenant ainsi à parti (1968.48.34).

Le texte inscrit au-dessus, « Sois jeune et tais toi », est devenu un slogan emblématique d’une jeunesse qui revendiquait le droit d’avoir des opinions et de participer à l’administration des universités comme à la vie politique du pays. Adapté ou détourné, il est devenu un mot de ralliement d’autres causes, notamment de mouvements féministes qui clamaient de façon ironique « Sois belle et tais-toi ». Il a aussi été réutilisé en 2016 par des opposants au projet de loi El Khomry, dite « loi travail » : sous le slogan adapté « Sois jeune et bats toi », le jeune homme mort la main qui tente de le réduire au silence. Mais la silhouette de l’oppresseur est restée la même, celle du général de Gaulle (Affiches dans la rue à Marseille en 2016).

D’autres images sont devenues des icônes de la lutte, notamment celle de l’usine dont la cheminée se termine par un poing serré et dressé (1968.48.22). De façon significative, on la retrouve dans d’autres fonds du Mucem, par exemple dans un poster de soutien à la lutte contre le virus du Sida, où le poing est ici enveloppé dans un préservatif (2003.125.116) ou une autre affiche créée en réaction aux attentats terroristes contre la rédaction de Charlie Hebdo en janvier 2015 (2015.9.7).


L’art de la contestation


Il est difficile de savoir dans quelle mesure le MNATP, dès l’été 1968, avait pleinement compris l’intérêt historique et sociologique de ces affiches, qui nous apparaît évident aujourd'hui. Il faut remarquer que le musée s’intéressait depuis longtemps aux arts populaires comme arts de la révolte et de la contestation. Cette dimension était déjà représentée à l’époque par quelques estampes et images populaires, notamment de la Révolution française, qui revendiquaient l’égalité des droits des citoyens ou leur participation à la vie politique nationale (1955.11.4.1, 1955.31.9).

Déjà aussi les grèves du Front Populaire en 1936 avaient intéressé le musée au moment même de sa création, comme en témoignent des fonds photographiques qui couvrent ces événements sur le chantier de l’exposition universelle de 1937 ou dans les ateliers du métro parisien (Ph.1937.969, Ph.1937.971, Ph.1937.972).

Le musée s’intéressait également au théâtre de Guignol (1969.37.11.1, 1952.59.1), notamment pour sa dimension sociale et subversive, celle d’un un homme du peuple qui se lève en souriant contre les injustices que subissent les petites gens et allant jusqu’à défier la censure. Il est à noter – et ce n’est sans doute pas une coïncidence – que deux des affiches détournent le motif des marionnettes populaires (1968.48.11, 1968.48.20), un domaine cher au MNATP.

Le MNATP, musée national d’ethnographie, pouvait sans doute aussi analyser avec beaucoup d’intérêt les enjeux anthropologiques de la secousse de 1968. Le conflit de générations et l’affirmation des jeunes adultes, exprimés par l’affiche « Sois jeune et tais-toi », sont en effet des sujets classiques de l’étude des sociétés par les anthropologues et les ethnologues.

Il faut noter également que le Mucem continue de s’intéresser aux arts de la contestation. Par exemple, en 2013 les collections se sont enrichies d’une œuvre de l’artiste égyptien Moataz Nasr, 18 Days, réalisée à partir d’objets collectés sur la place Tahrir au Caire durant la révolution de 2011 et témoignant de cet événement majeur dans la société égyptienne contemporaine (2013.20.1).